L’analyse de la politique des dépenses publiques nous a montré une orientation nette vers l’expansion et l’investissement. Il est maintenant temps de regarder où ces fonds ont été réellement affectés. Le budget, loin d’être un simple document comptable, est la traduction économique des intentions politiques : il révèle ce qui est réellement prioritaire. Ce chapitre décortique les allocations budgétaires sectorielles durant la Transition (2021-2025), en se concentrant sur les quatre secteurs fondamentaux – infrastructures, agriculture, santé et éducation. Je veux montrer la cohérence (ou le manque de cohérence) entre le discours de développement et la réalité des chiffres, en évaluant l’impact de ces choix sur les secteurs sociaux et en identifiant les défis de financement qui freinent la transformation souhaitée.

Analyse des Allocations Prioritaires : Le Cas des Secteurs Sociaux

Historiquement, les secteurs sociaux (santé et éducation) ont été les variables d’ajustement des budgets guinéens, souvent sacrifiés au profit des dépenses incompressibles ou des investissements à forte visibilité. Sous la Transition, bien qu’un effort ait été fait pour améliorer la masse salariale, les investissements en capital et en fonctionnement hors salaires dans ces secteurs restent soumis à de fortes tensions.

Santé : Entre Urgence et Déficit Structurel

L’allocation budgétaire à la santé a été marquée par une tentative de rattrapage, notamment dans les infrastructures et la gestion des crises sanitaires.

– L’Impact : L’effort a principalement porté sur la réhabilitation d’hôpitaux nationaux et le renforcement des équipements de base (imagerie, laboratoires). Cependant, l’impact est mitigé : si les structures de tête bénéficient d’un coup de jeune, les centres de santé périphériques et les dépenses de fonctionnement courantes (achat de médicaments, maintenance) souffrent souvent d’un manque chronique de financement. L’argent est là pour la brique et le ciment, moins pour les soins de qualité.

– Le Défi de la Ressource Humaine : L’augmentation de la masse salariale est un progrès, mais elle ne résout pas la désertification médicale des zones rurales ou le déficit de formation spécialisée. La part de la dépense totale allouée à la santé reste souvent en deçà du seuil de 15% recommandé par la Déclaration d’Abuja.

Éducation : La Contrainte du Nombre et de la Qualité

L’éducation est un secteur à forte intensité de main-d’œuvre (enseignants), ce qui signifie que l’essentiel du budget est absorbé par la masse salariale.

– L’Impact : L’amélioration salariale a un effet direct sur le moral des enseignants et peut réduire l’absentéisme. C’est une dépense nécessaire pour la paix sociale et la stabilité du système. Toutefois, l’investissement en capital (construction/réhabilitation de salles de classe) peine à suivre la croissance démographique et la demande d’accès à l’école.

– Le Défi de l’Équité et de la Pertinence : Les fonds alloués ne garantissent pas la qualité des résultats (manque de manuels, curricula obsolètes, faible taux de réussite). Le budget alloué à la formation des formateurs et à l’enseignement technique et professionnel (qui répondrait au besoin de compétences de Simandou) reste souvent marginal.

Pour moi, la leçon est claire : « Allouer plus n’est pas toujours synonyme d’impacter mieux. » La budgétisation par programme (BPP) est censée résoudre ce problème en liant la dépense à l’atteinte d’objectifs précis (nombre d’élèves par classe, taux de vaccination infantile).

Les Ambitions Gouvernementales : Le Triptyque Agricole et Infrastructurel

Les véritables ambitions de rupture du CNRD se sont concentrées sur deux secteurs stratégiques qui touchent à la souveraineté économique et à la compétitivité.

L’Agriculture : Vers la Souveraineté Alimentaire

Le discours de la Transition a souvent mis en avant la nécessité d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et de réduire la dépendance aux importations de riz et de céréales (dont les prix instables alimentent l’inflation et les subventions).

– L’Allocation : L’effort a été dirigé vers l’acquisition d’intrants (semences, engrais), la mécanisation (tracteurs) et l’aménagement de périmètres rizicoles.

– Le Défi de l’Irrigation et du Désenclavement : Le plus gros du financement ne devrait pas aller à l’achat d’intrants (qui crée une dépendance annuelle), mais à l’investissement de long terme : les infrastructures d’irrigation (canaux, barrages agricoles) et le désenclavement routier des zones de production. Sans routes pour acheminer les récoltes sans perte, et sans maîtrise de l’eau, l’agriculture reste une activité à faible rendement et fortement risquée pour l’agriculteur.

– Mon Conseil : L’allocation budgétaire doit refléter une approche intégrée : l’investissement dans les infrastructures (routes, énergie) est le meilleur soutien budgétaire que l’on puisse offrir à l’agriculture, car il diminue les coûts d’opération et facilite l’accès au marché.

Les Infrastructures : Le Pari du Décollage Économique

Comme nous l’avons vu, les infrastructures (CAPEX) constituent la priorité absolue et le poste de dépense en plus forte croissance.

– La Logique du Choix : Le gouvernement a fait le choix rationnel de s’attaquer aux goulots d’étranglement qui freinent l’ensemble de l’économie : l’énergie (fiabilité et disponibilité) et le transport (fluidité et coût logistique). Financer massivement les projets énergétiques et routiers est une stratégie pour augmenter le PIB potentiel de la Guinée.

– Le Rôle de la Dette : La forte allocation à ce secteur est directement liée à l’endettement externe (Chapitre 10) et aux perspectives minières (Simandou, Chapitre 13) qui en sont la garantie. La dette est le catalyseur de l’investissement infrastructurel.

Cohérence entre Budget et Objectifs de Développement

L’analyse de la répartition sectorielle permet de juger de la cohérence stratégique du budget de la Transition par rapport aux objectifs de développement nationaux (ODD, Vision 2040, etc.).

– Cohérence Verticale (Politique à Budget) : Il y a une forte cohérence entre le discours politique (développer le pays, assainir) et l’allocation budgétaire (hausse des recettes, hausse de l’investissement). L’État a mis son argent là où se trouvaient ses priorités politiques. Le budget a été un instrument d’exécution de l’agenda de la Transition.

– Cohérence Horizontale (Entre Secteurs) : La cohérence est plus faible. On observe un déséquilibre entre l’investissement dans les infrastructures lourdes (très bien financées) et les secteurs sociaux (financés principalement pour la masse salariale). Un budget véritablement cohérent pour le développement durable devrait présenter un équilibre équitable entre les piliers social, économique et environnemental, comme le souligne le concept de développement durable. En Guinée, l’aspect économique (mines, infrastructures) domine clairement la phase 2021-2025.

L’un des défis majeurs, que la budgétisation par programme est censée résoudre, est de s’assurer que les investissements en infrastructures servent directement les objectifs sociaux. Par exemple, une nouvelle route doit améliorer l’accès aux hôpitaux ruraux, et une nouvelle ligne électrique doit permettre aux écoles d’utiliser l’informatique. C’est la preuve de la transversalité de l’impact.

Les Défis de Financement Sectoriel : Le Manque d’Efficacité et de Durabilité

Malgré les allocations accrues, tous les secteurs prioritaires sont confrontés à des défis de financement qui mettent en péril la durabilité des efforts.

L’Écueil de l’Efficacité de la Dépense

Le principal défi n’est pas le montant, mais le rendement de la dépense.

Faiblesse du Taux d’Absorption : Certains ministères, notamment ceux des infrastructures et de l’agriculture, ont historiquement eu du mal à exécuter leurs budgets d’investissement dans les délais (faible taux d’absorption). Le financement est là, mais le manque de capacités techniques (études de faisabilité, gestion de projet) et les problèmes de passation de marchés retardent le décaissement.

Surcoût et Qualité : La corruption dans les marchés publics (surfacturation) signifie qu’une allocation budgétaire de 100 millions ne produit en réalité que 70 millions de valeur. Le financement est détourné avant d’atteindre l’objectif.

Comme l’a dit le Prix Nobel d’économie Angus Deaton : « La capacité à dépenser l’argent efficacement est tout aussi importante que la capacité à le collecter » (Deaton, 2013). La Guinée doit inverser le ratio : dépenser moins, mais mieux.

La Dépendance aux Financements Volatiles

Les allocations prioritaires dépendent fortement de deux sources volatiles :

1)-Le Financement Externe (Dette) : Une grande partie de l’investissement infrastructurel repose sur la dette, ce qui rend le budget vulnérable aux changements de politique des bailleurs et aux taux d’intérêt mondiaux.

2)- Les Recettes Minières : L’agriculture et les services sociaux sont souvent financés par les fonds propres de l’État, qui sont directement liés aux recettes douanières et minières (Chapitres 4 et 7). Une chute des cours mondiaux des minerais ou une baisse de la performance douanière affecterait immédiatement la capacité de l’État à soutenir ces secteurs.

Le Déficit de Partenariat Public-Privé (PPP)

L’État ne peut pas financer seul l’énorme déficit infrastructurel. Un défi de financement majeur est le manque de cadres réglementaires et fiscaux stables pour attirer des investissements privés à long terme dans les infrastructures (énergie, transport). Le financement par le PPP est une piste inexploitée qui permettrait de partager le risque et de libérer des fonds publics pour les secteurs sociaux.

En conclusion, l’analyse des priorités sectorielles sous le Gouvernement de CNRD montre un engagement fort en faveur des infrastructures (le pari de la croissance économique) financé par l’endettement, tout en maintenant les secteurs sociaux à flot par des ajustements salariaux. L’ambition d’atteindre la souveraineté alimentaire est claire, mais nécessite des investissements de long terme (irrigation, routes agricoles) qui sont souvent en concurrence avec les projets à forte visibilité politique. Le principal défi pour la Transition est de garantir la qualité et l’efficacité de ces dépenses pour que les milliards investis créent une croissance durable, réduisent la pauvreté et ne se transforment pas en une dette improductive pour l’avenir. Le prochain article reviendra sur ces vulnérabilités pour préparer les recommandations finales.

Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts.