Chaque hivernage replonge Conakry dans le même cauchemar : routes submergées, concessions envahies par les eaux, familles sinistrées, pertes matérielles et parfois des vies emportées par les crues. Ces dernières années, les inondations sont devenues plus fréquentes et surtout plus destructrices dans la capitale guinéenne. Derrière cette situation, experts et spécialistes pointent désormais un facteur aggravant majeur : le changement climatique.

 

Vue aérienne de la capitale guinéenne, Conakry.

Déjà confrontée à une urbanisation galopante, à des constructions anarchiques et à des infrastructures d’assainissement insuffisantes, la capitale guinéenne subit de plein fouet l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes. Les pluies deviennent plus violentes, plus concentrées sur de courtes périodes et provoquent des crues soudaines dans plusieurs quartiers de la ville.

Selon les derniers bilans fournis par Agence nationale de gestion des urgences et catastrophes humanitaires, les inondations qui ont frappé Conakry et plusieurs localités du pays au cours de l’année 2025 ont affecté 49 230 personnes. Ces catastrophes ont causé la mort de 59 personnes et fait 10 disparus dans quinze communes urbaines du pays. Les dégâts matériels sont considérables : habitations détruites, routes coupées, commerces paralysés et familles déplacées.

Des habitants surpris par la montée brutale des eaux

Dans plusieurs quartiers de la capitale, les habitants racontent des scènes de panique. À Kissosso, dans la commune de Tombolia, les habitants ont vécu une nuit d’angoisse lors des inondations du 31 juillet 2025.

« C’était vers 23 heures que nous avons commencé à constater une forte pluie. Comme je ne dormais pas, j’ai vu l’eau rentrer dans ma cour. Ma voiture était garée là, alors je l’ai déplacée ailleurs. À ce moment-là, je ne m’attendais pas à une inondation. Mais quelques minutes plus tard, le niveau de l’eau a commencé à monter rapidement. J’ai crié, personne ne m’entendait. Ensuite, j’ai fait un appel au muezzin pour alerter les habitants », raconte Alya Badara Daffé, victime des inondations à Kissosso.

Les communes de Matoto, Sonfonia, Lambanyi, Dixinn et Ratoma figurent parmi les zones les plus touchées. Dans ces secteurs, les eaux de ruissellement provoquent régulièrement des effondrements de maisons, des glissements de terrain et l’envahissement des habitations construites dans les bas-fonds ou sur les anciens lits de rivière.

« Nous avons été sauvés grâce aux voisins. Ils ont cassé les antivols et quelques briques pour nous faire sortir de la maison. Tout le bâtiment était presque sous l’eau. Tous nos biens matériels ont été emportés », témoigne Souleymane Diallo, retraité et victime des inondations du 31 juillet 2025 à Kissosso.

Le changement climatique en accusation

Pour plusieurs spécialistes de l’environnement, les inondations à Conakry ne peuvent plus être analysées uniquement sous l’angle de l’urbanisation anarchique. Le changement climatique joue désormais un rôle déterminant dans l’intensification des catastrophes.

« Il existe deux types d’inondations : les inondations liées aux précipitations, c’est-à-dire les inondations pluviales, et celles liées à la montée des eaux. Dans les deux cas, il y a un facteur commun : le changement climatique », explique Abdramane Diakité, ingénieur juriste en environnement et consultant en développement durable.

Selon les données de Direction Nationale de la Météorologie, les épisodes de pluies extrêmes ont considérablement augmenté en fréquence et en intensité au cours des vingt dernières années. Ces fortes précipitations provoquent des débordements soudains dans les quartiers vulnérables de la capitale.

Dr René Tato Loua, directeur général de Agence nationale de la météorologie, rappelle que la mission de son institution est essentielle dans la prévention des catastrophes naturelles.

« L’Agence nationale de la météorologie est une direction technique du ministère des Transports chargée d’observer et d’étudier le temps, le climat et de diffuser les informations météorologiques, climatologiques et astronomiques. Son fonctionnement est vital pour les populations, car notre objectif est de rendre disponibles les informations permettant d’assurer la protection des personnes et des biens face aux risques naturels, notamment les inondations. Cela montre que les inondations font partie des principaux risques auxquels l’Afrique de l’Ouest est confrontée aujourd’hui », souligne-t-il.

Urbanisation anarchique et absence de planification


Image d’une inondation dans un quartier de la banlieue de Conakry.

À l’origine de nombreuses catastrophes, les spécialistes pointent également les constructions anarchiques dans les zones marécageuses et les lits naturels des cours d’eau. Malgré l’existence d’outils de planification urbaine, les occupations illégales continuent de se multiplier.

« Nous disposons pourtant d’outils de planification urbaine, notamment le Schéma national d’aménagement du territoire élaboré en 1991, les schémas régionaux ainsi que le Schéma directeur du Grand Conakry Vision 2040. Ces documents permettent d’encadrer l’urbanisation et d’équilibrer les zones d’habitation et les pôles urbains. Mais malgré l’existence de ces outils, la capitale continue de faire face aux inondations », explique Bourhane Camara, chef section études et prospective des schémas à la Direction nationale de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme.

Dans plusieurs quartiers de Conakry, les constructions obstruent les couloirs naturels d’évacuation des eaux. Des habitations sont érigées dans des zones pourtant identifiées comme inondables, exposant les populations à des risques permanents.

Des conséquences économiques et sociales lourdes


Image d’une inondation dans un quartier de la banlieue de Conakry.

Au-delà des pertes humaines, les inondations provoquent également d’importants dégâts économiques. Des commerces sont détruits, des routes deviennent impraticables et des centaines de familles perdent leurs biens.

« Les conséquences économiques sont nombreuses. Dans les zones fréquemment touchées par les inondations, les conditions de logement et les activités économiques deviennent très difficiles. Lorsque les habitations sont affectées, certaines familles se retrouvent sans abri. Les propriétaires perdent également leurs revenus locatifs. Les populations perdent des biens essentiels à leur survie et ces pertes ont un impact direct sur leur bien-être ainsi que sur les petits commerces installés dans ces zones », explique l’économiste Mohamed Camara, consultant associé du cabinet Mocam Consulting.

Les populations les plus pauvres restent les premières victimes de ces catastrophes, faute de moyens pour reconstruire ou quitter les zones à risques.

Prévenir plutôt que subir

Face à la multiplication des catastrophes, les autorités et les structures spécialisées tentent de renforcer les mécanismes de prévention.

Au sein du Service National de Gestion des Catastrophes et Urgences Environnementales, les équipes travaillent sur l’identification des zones à risques, la cartographie des secteurs vulnérables et la sensibilisation des populations.

« Nous intervenons en amont des catastrophes dans la gestion des risques. Nous organisons des formations, des campagnes de sensibilisation et des opérations de cartographie pour identifier les zones inondables. Ces cartes servent d’outils d’aide à la décision afin d’informer les populations sur les zones à risques, notamment les bas-fonds et les lits des fleuves. Nous avons également mis en place, avec l’appui du PNUD, un système d’alerte précoce avec des points focaux et des comités de veille environnementale sur toute l’étendue du territoire », explique Tamba Saraté Millimono, sociologue environnementaliste et spécialiste des risques environnementaux.

Les déchets plastiques, un facteur aggravant


Image d’un dépotoir d’ordures en bordure de mer, obstruant les voies d’évacuation des eaux.

Autre problème majeur : l’insalubrité et la mauvaise gestion des déchets. Dans plusieurs quartiers, les caniveaux et les canaux de drainage sont obstrués par des sachets plastiques et des ordures ménagères, empêchant l’évacuation normale des eaux de pluie.

Pour Sory Camara, président de la Fédération des gestionnaires des déchets de Guinée, le comportement des populations et le manque d’infrastructures aggravent fortement la situation.

« Les populations ne sont pas suffisamment sensibilisées aux comportements civiques. Cette mauvaise éducation écologique entraîne l’abandon des déchets dans les caniveaux et les canaux d’évacuation. Certains déchets proviennent aussi d’entreprises qui n’assument pas leur responsabilité sociétale, notamment dans les secteurs des BTP et du transport. Il y a également un déficit logistique : manque de points de regroupement, de centres de tri, de zones de transit et de dépotoirs adaptés. Lorsqu’il pleut, une grande partie de ces déchets finit dans les caniveaux et bloque l’écoulement des eaux », déplore-t-il.

Une capitale de plus en plus vulnérable

À Conakry, les inondations ne sont plus seulement des catastrophes saisonnières. Elles traduisent désormais la vulnérabilité croissante d’une ville confrontée à la fois au dérèglement climatique, à l’urbanisation incontrôlée, à l’insuffisance des infrastructures et au manque de civisme environnemental.

Face à l’ampleur du phénomène, plusieurs spécialistes estiment que des mesures urgentes doivent être prises : application stricte des plans d’urbanisme, interdiction des constructions dans les zones inondables, modernisation des réseaux de drainage, gestion efficace des déchets et renforcement des systèmes d’alerte climatique.

Car sans politiques ambitieuses d’adaptation au changement climatique, Conakry risque de voir ces catastrophes devenir encore plus fréquentes et meurtrières dans les années à venir.

Younoussa Naby Sylla