Après avoir analysé l’ambition d’expansion de la politique des dépenses et la performance des recettes, il est crucial d’examiner le côté sombre et rigide du budget : les dépenses obligatoires. Ces dépenses, par leur nature contractuelle, légale ou sociale, ne peuvent être compressées à court terme. Elles forment un plafond de verre qui limite l’ambition de l’État. En Guinée, entre 2021 et 2025, le poids de ces charges a atteint des proportions alarmantes, absorbant, selon mes analyses, près de 71% des recettes liquides de l’État. Ce chiffre est plus qu’une statistique ; c’est le cœur du dilemme budgétaire de la Transition. Il révèle pourquoi, malgré une mobilisation des recettes améliorée et des ambitions d’investissement légitimes, la marge de manœuvre réelle pour une politique publique flexible reste tragiquement étroite.
Anatomie de la Rigidité Budgétaire : Les Quatre Piliers
Les 71% des recettes liquides englouties par les dépenses obligatoires sont réparties entre quatre grandes catégories qui méritent une analyse détaillée. Ce sont les quatre murs qui encadrent, et parfois étouffent, les finances publiques guinéennes.
I)-Les Salaires de la Fonction Publique : Masse et Qualification
La masse salariale est la plus lourde des charges. L’État, en Guinée comme ailleurs en Afrique, est souvent le premier employeur. L’augmentation de cette dépense sous la Transition est le résultat d’une double pression :
1)-Pression Sociale et Politique : Le CNRD a fourni des efforts, nécessaires, pour aligner les salaires de certains corps (enseignants, santé, sécurité) sur des niveaux plus décents pour répondre à des revendications historiques. Ces ajustements, même s’ils sont justifiés en termes de pouvoir d’achat et de motivation du personnel, se traduisent immédiatement par une hausse irréversible de la masse salariale.
2)-Poids des Effectifs : Au-delà des salaires unitaires, la fonction publique guinéenne est souvent critiquée pour son déséquilibre : des sureffectifs dans des postes non productifs (l’administration centrale) et un déficit critique de personnel qualifié dans des secteurs clés (éducation, santé, audit). Mon expérience me dit qu’il ne faut pas simplement réduire les salaires, mais rationaliser les effectifs via des audits biométriques réguliers pour débusquer les fonctionnaires fantômes et les doublons, et investir dans la qualification là où c’est nécessaire. On doit passer de la quantité à la qualité des effectifs.
II)-Les Subventions, Notamment à l’Électricité (EDG) : Le Gouffre Énergétique
Les subventions à l’Électricité de Guinée (EDG) sont le poste de dépense qui symbolise le mieux le coût de la mauvaise gestion chronique. L’État doit compenser le déséquilibre financier d’EDG, où les coûts de production (liés aux importations de carburant pour les centrales thermiques, et aux contrats d’achat d’énergie) sont supérieurs aux revenus collectés (faible taux de recouvrement, tarifs politiquement fixés, fraude au compteur).
Le Coût Politique de la Paix Sociale : Maintenir des tarifs bas pour l’électricité est un choix politique visant à éviter les troubles sociaux. Mais ce choix a un prix : chaque franc qui sort du Trésor pour boucher le trou d’EDG est un franc qui ne peut pas financer un nouveau centre de santé ou une route. Le manque à gagner d’EDG est une dépense obligatoire déguisée, qui s’aggrave avec le temps si la structure tarifaire et l’efficacité de la régie ne sont pas réformées. Pour un économiste, c’est une dépense inefficace car elle ne bénéficie pas toujours aux plus pauvres (qui n’ont souvent pas accès au réseau) et elle ne règle pas le problème à la source.
III)-Les Pensions et Retraites : L’Héritage Démographique
Les pensions de retraite constituent une obligation légale de l’État envers ses anciens serviteurs. Cette charge est en augmentation constante en raison de l’allongement de l’espérance de vie et de la nécessité de verser des pensions justes.
Le Déséquilibre Démographique : Le système de retraite guinéen fait face à un déséquilibre démographique et actuariel. Le ratio cotisants/retraités se détériore. Les cotisations collectées ne suffisent plus à couvrir les pensions versées. Le Trésor public doit combler le déficit, augmentant de facto le poids des dépenses obligatoires. Pour la viabilité à long terme, une réforme paramétrique des retraites (âge de départ, taux de cotisation) est inéluctable, même si elle est politiquement impopulaire.
IV)-Les Intérêts de la Dette : La Facture des Emprunts Passés et Présents
Le service de la dette (paiement des intérêts) est la dépense la plus rigide, car elle est contractuelle et internationale. Ne pas honorer cette dette est synonyme de défaut, de perte de crédibilité, et d’exclusion des marchés financiers mondiaux.
L’Aggravation 2021-2025 : Ce poste a vu son poids s’aggraver, non seulement à cause de l’augmentation du stock de dette (pour financer l’expansion d’investissement de la Transition), mais surtout à cause de la hausse des taux d’intérêt mondiaux (facteur exogène) observée sur la période. Payer des taux d’intérêt plus élevés signifie que moins d’argent va aux dépenses d’investissement ou sociales.
Le Facteur d’Aggravation : De 2021 à 2025
Plusieurs facteurs ont convergé pour alourdir le poids de ces dépenses obligatoires entre 2021 et 2025 :
1)-L’Inflation (Facteur Exogène) : L’inflation mondiale a rendu les subventions plus coûteuses (le pétrole importé coûte plus cher) et a exercé une pression sur les salaires (nécessité d’accorder des augmentations pour maintenir le pouvoir d’achat).
2)-L’Expansion Politique (Facteur Endogène) : La volonté d’investir massivement a nécessité de contracter de nouvelles dettes, augmentant mécaniquement les futurs paiements d’intérêts. C’est un cercle vicieux : l’ambition d’investissement d’aujourd’hui devient la rigidité budgétaire de demain.
3)-L’Absence de Réformes Structurelles Profondes : Malgré les discours, l’État a repoussé les réformes structurelles dans les secteurs clés comme EDG ou la fonction publique. Les subventions et la masse salariale sont restées des « vaches sacrées » qui consomment les recettes.
L’absorption de 71% des recettes liquides par ces dépenses est un diagnostic d’alarme. Cela signifie que sur chaque 100 Francs Guinéens collectés, seuls 29 Francs sont disponibles pour l’investissement discrétionnaire, les dépenses de fonctionnement des services sociaux (fournitures scolaires, médicaments, entretien des routes) et les dépenses d’urgence. Le reste est pré-engagé.
Le Dilemme : Rigidité Budgétaire et Ambitions d’Investissement
Nous arrivons au cœur du problème de la Transition : l’opposition frontale entre la nécessité de financer une croissance ambitieuse et la contrainte des charges obligatoires. Ce dilemme se traduit ainsi :
1)-Rigidité Budgétaire : Le haut niveau des dépenses obligatoires (71%) crée une inertie budgétaire colossale. La politique économique devient réactive (répondre aux chocs) plutôt que proactive (planifier l’avenir). L’État est en permanence en train de « courir après l’argent » pour payer les factures fixes.
2)-Ambitions d’Investissement : Pour financer les routes et les barrages promis, le gouvernement est contraint de financer l’investissement presque exclusivement par l’endettement (national ou international), car les recettes courantes sont largement insuffisantes pour couvrir à la fois les charges et les investissements massifs. Cela augmente le risque de la dette.
C’est le « Dilemme de la Feuille de Route » : si vous n’avez pas de marge de manœuvre, vous êtes forcé d’utiliser des méthodes de financement non-conventionnelles qui peuvent s’avérer dangereuses à terme, comme les avances de la Banque Centrale ou l’accumulation d’arriérés de paiement. L’économiste américain Robert Barro l’a dit clairement : « La meilleure protection contre la dette est la discipline budgétaire, notamment la réduction des dépenses non productives ».
Les Possibles Leviers de Rationalisation : Transformer la Contrainte en Opportunité
La solution n’est pas de baisser les bras face aux 71$%. Il faut transformer cette contrainte en une opportunité de réforme structurelle. La rationalisation de ces dépenses est le seul moyen de dégager des marges de manœuvre durables.
1)-Rationalisation de la Masse Salariale
La rationalisation doit être ciblée et non-linéaire : Audit Biométrique et Nettoyage du Fichier ; Éliminer les « salariés fantômes » et les doublons est un gain immédiat qui améliore le ratio salaire et efficacité. Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences (GPEC) ; Cesser les recrutements politiques et n’embaucher que là où il y a un déficit de compétence critique (ingénieurs, auditeurs, médecins spécialistes).
2)-Réforme du Secteur de l’Énergie
C’est l’urgence absolue. La rationalisation passe par deux volets :
-Technique : Lutter contre la fraude aux branchements et les pertes techniques sur le réseau, ce qui améliore les recettes d’EDG.
-Tarifaire/Social : Mettre en place un tarif social ciblé qui protège les ménages les plus pauvres, tout en augmentant progressivement les tarifs pour les grands consommateurs et les entreprises. Le but est de réduire la subvention généralisée qui est inéquitable.
Maîtrise des Intérêts de la Dette
La stratégie est de prioriser les financements concessionnels (à faible taux d’intérêt et longue maturité) et de limiter le recours à l’emprunt intérieur à court terme, qui est cher et met sous pression le secteur privé. L’enjeu pour la fin de la Transition et l’après-Transition (2025 et au-delà) est de réduire le poids de ces dépenses obligatoires à un niveau plus gérable, par exemple en dessous de 60% des recettes. Cela libérerait des milliards pour l’investissement national et les secteurs sociaux. Le dilemme de la rigidité est le test le plus sévère de la gouvernance : il exige non pas de la dépense, mais du courage politique pour réformer les structures qui profitent aux groupes d’intérêts bien établis. Sans cette rationalisation, la Guinée continuera de courir, mais les 71% seront toujours là pour la ralentir.
Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts










