Pour la ministre de l’Economie, des Finances et du Budget, dans son expose devant le CNT, disait « Entre rigueur macroéconomique et ambitions sociales portées par le programme Simandou 2040, ce budget marque un tournant décisif pour la Guinée ».
Pour comprendre mieux Madame la ministre, il faut rétrospectif de l’évolution des finances publiques guinéennes sous la Transition et le contexte actuel, il faut d’abord remonter à la source, c’est-à-dire au matin du 5 septembre 2021. L’avènement du Comité National du Rassemblement pour le Développement, le CNRD, n’est pas un événement anodin. C’est le point de rupture qui a non seulement mis fin à une décennie de pouvoir civil, mais qui a aussi créé un vide institutionnel immédiatement comblé par une nouvelle rhétorique, celle de la refondation. Je me souviens de l’atmosphère de ces jours-là, un mélange d’incertitude et d’un espoir confus que le changement politique allait nécessairement débloquer les nœuds gordiens de l’économie nationale.
Le Contexte Politique de la Rupture et l’Héritage
Le Gouvernement a justifié son intervention par un constat largement partagé : l’échec de la gouvernance antérieure. Cet échec se manifestait par une corruption endémique, une dégradation alarmante des infrastructures malgré d’énormes potentialités minières, une justice aux ordres et, surtout, une déconnexion criante entre les élites dirigeantes et les besoins vitaux de la population. Mon expérience en tant qu’analyste des politiques publiques me confirme que, souvent, les crises politiques majeures trouvent leurs racines dans une crise de confiance fiscale et budgétaire. Quand l’État ne parvient plus à garantir le minimum de services publics – l’eau, l’électricité, des routes praticables, une éducation de qualité – malgré des richesses documentées, le contrat social est rompu. Le nouveau pouvoir s’est donc positionné sur une plateforme de moralisation de la vie publique. C’était, en soi, la première orientation économique fondamentale donnée aux équipes techniques : « L’argent public est sacré et doit servir le peuple ».
C’est dans ce sillage que les premières mesures ont été prises, souvent spectaculaires. J’ai pu observer personnellement la panique qui s’est emparée de certains acteurs économiques habitués à des pratiques d’évasion et de fraude. Le message était clair : la période de l’impunité, notamment en matière de transactions publiques et de fiscalité, était terminée :
I)-Les Nouvelles Orientations de Gouvernance Économique et Fiscale
Dès les premières semaines, les priorités assignées aux finances publiques sont devenues limpides. Elles se sont articulées autour de trois axes principaux, qui, pour moi, sont les piliers de la trajectoire financière de cette transition :
1)-Assainissement des Finances Publiques
Il fallait d’abord faire le ménage. Cela impliquait d’identifier et de couper les « circuits de fuite » de l’argent public, ces mécanismes opaques d’exonérations abusives, de marchés publics truqués et de détournements de fonds qui gangrenaient la gestion budgétaire.
2)-Accélération des Investissements Publics (CAPEX)
L’État a fait le pari de la relance par l’infrastructure. Après des années de sous-investissement chronique, l’une des premières annonces fortes fut l’engagement à financer des projets d’envergure dans les routes, l’énergie et l’aménagement urbain. C’est une démarche risquée, car elle met immédiatement une pression énorme sur le budget, mais elle répond à une urgence populaire. C’est ce que j’appelle le « dividende de visibilité » : un nouveau pouvoir doit montrer rapidement des réalisations concrètes.
3)-Mobilisation Accrue des Recettes
Pour financer ces investissements et rompre avec la dépendance à l’aide extérieure, l’État s’est fixé des objectifs ambitieux, notamment pour les administrations fiscales et douanières. Cela signifiait la digitalisation, la sécurisation des recettes et une lutte beaucoup plus frontale contre la fraude.
Ces orientations ne sont pas révolutionnaires sur le papier. Tous les gouvernements africains promettent l’assainissement et l’investissement. Cependant, ce qui a été original sous Ce Gouvernement, c’est la rapidité et la verticalité de l’exécution de ces ordres. Dans mon analyse, j’ai souvent noté que le pouvoir militaire, par sa nature, possède une capacité d’imposer le changement que l’administration civile peine parfois à réaliser en raison des jeux d’influence et de la bureaucratie.
II)-Objectifs d’Assainissement et Impératif de Transparence
L’assainissement n’est pas qu’un mot creux. Il s’est traduit par des audits accélérés et des enquêtes sur la gestion des fonds publics passés. L’objectif était clair : rétablir une culture de la redevabilité. L’un des premiers défis que j’ai identifié était la nécessité d’intégrer la transparence non pas comme une option, mais comme une exigence systémique.
Pour un décideur, il est crucial de comprendre que la transparence n’est pas une fin en soi, mais un outil d’efficacité. Si les citoyens et les bailleurs de fonds savent exactement où va l’argent public, ils sont plus enclins à payer l’impôt et à investir. C’est l’essence même de l’équation fiscale moderne. L’économiste et Prix Nobel Joseph Stiglitz a d’ailleurs insisté sur ce point : « La transparence est essentielle à la légitimité des institutions publiques et, par conséquent, à leur efficacité économique » (Stiglitz, 2017). Pour les finances publiques, cela s’est matérialisé par :
1)-Le contrôle des exonérations
Il fut un temps où les exonérations fiscales étaient monnaie courante, vidant les caisses de l’État par des arrangements personnels ou sectoriels. J’ai souvent conseillé aux gouvernements (dans mon ouvrage : le Système fiscal Guinéen Contemporain, l’Harmatan 2025) de considérer chaque exonération comme une dépense fiscale, et de la soumettre à la même rigueur d’évaluation qu’une dépense budgétaire classique. La Transition a cherché à rationaliser drastiquement ce régime.
2)-La sécurisation des chaînes de dépenses
Mettre en place des mécanismes qui garantissent que l’argent décaissé arrive à destination sans être siphonné en cours de route. La digitalisation des paiements et des marchés publics est le nerf de cette guerre. Je me suis permis de partager un conseil simple, mais essentiel : « Quand le système est transparent, la corruption devient un risque individuel ; quand le système est opaque, elle devient une pratique institutionnelle ».
Les Premiers Signaux Économiques et l’Inversion de Tendance
Dès 2021, malgré le choc politique, les premiers signaux économiques ont montré une résilience étonnante, principalement portée par le secteur minier. La Guinée est bénie par son sous-sol, et l’activité minière, moins sensible aux turbulences politiques immédiates, a continué de générer des recettes d’exportation.
Cependant, le véritable changement est intervenu dans la gestion des recettes non-minières. Les chiffres ont commencé à révéler une augmentation sensible de la mobilisation fiscale et douanière dans les mois suivant l’installation du CNRD.
Par exemple, la Direction Générale des Douanes (DGD) est rapidement devenue l’emblème de cette nouvelle dynamique. En sécurisant les corridors, en réformant les procédures et en luttant contre la fraude, les recettes douanières ont bondi. Ce n’est pas un miracle, c’est l’effet direct de la volonté politique appliquée à l’administration. Quand un haut responsable de l’administration des recettes me disait : « On nous a donné la latitude de travailler sans interférence politique pour la première fois », j’ai compris que le facteur humain et la libération de l’administration étaient les vrais moteurs de la performance. C’est une leçon que je souhaite transmettre aux lecteurs : une bonne politique publique dépend moins des textes de loi que de la fermeté de son application.
Ce rebond des recettes a permis à la Transition de poser les bases de sa trajectoire financière. L’argent collecté a servi de garantie pour les emprunts destinés à l’investissement et a permis de maintenir une certaine stabilité macroéconomique, malgré une inflation importée due au contexte international (post-COVID, guerre en Ukraine et en Iran).
L’un des défis majeurs que j’ai anticipés, et qui se confirme dans l’analyse des budgets 2022-2025, est la tension entre l’ambition et la capacité. Le CNRD voulait tout faire et tout de suite : investir massivement, assainir les comptes et améliorer les conditions sociales. Un autre économiste renommé, Jeffrey Sachs, a mis en garde contre cela : « Un pays pauvre ne doit jamais confondre l’urgence du développement avec la capacité de son administration à gérer des projets multiples et complexes » (Sachs, 2015). C’est le défi du Gouvernement : s’assurer que l’accélération des dépenses d’investissement ne débouche pas sur de la dépense de mauvaise qualité (projets mal conçus, mal exécutés, ou vecteurs d’une nouvelle forme de corruption).
En définitive, le Budget 2026 établit que le contexte politique de la Transition du CNRD (2021-2025) a agi comme un choc exogène positif sur les finances publiques, en instillant une discipline budgétaire et fiscale par la force du commandement politique, ce qui était impossible sous le régime antérieur. Cette nouvelle orientation a permis d’inverser la courbe de la mobilisation des recettes et de prioriser l’investissement, préparant ainsi le terrain pour la dynamique budgétaire détaillée dans les articles suivants.
Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts.










