Depuis le 2 novembre, l’or de Siguiri ne peut plus être arraché aux lits des rivières, aux champs ni aux forêts classées. L’armée est déployée, vingt-deux administrateurs territoriaux ont été radiés, des milliers d’orpailleurs étrangers ont repris la route du Mali. Je partage le diagnostic qui a conduit à cette décision. Je crains pourtant qu’elle échoue si l’Etat se contente de fermer des puits sans ouvrir, en même temps, un chemin légal vers l’or.
CE QUE LE GOUVERNEMENT A REELLEMENT DECIDE
Beaucoup ont lu ou entendu que la Guinée venait d’interdire l’exploitation minière artisanale. La réalité est plus étroite, et il vaut la peine de la restituer avec exactitude. Le communiqué conjoint signé le 2 novembre 2026 par le ministre délégué à la Défense nationale, la ministre de l’Administration du territoire, le ministre de la Sécurité, le ministre de l’Environnement et le ministre des Mines vise « l’exploitation anarchique de l’or » dans la seule région administrative de Siguiri. Il interdit toute exploitation dans les lits et sur les berges des cours d’eau, sur les terres agricoles et les pâturages, dans les aires protégées et les forêts classées, aux abords des agglomérations et des infrastructures publiques. Il proscrit les engins lourds, les dragues, les explosifs, le mercure et le cyanure, et réserve l’achat de l’or de la région aux comptoirs agréés.
Pour faire respecter ces interdits, le texte installe un dispositif permanent qui associe l’armée, la gendarmerie, la police, les douanes et les conservateurs de la nature, avec des contrôles sur les routes, sur le fleuve et aux points d’entrée. Les préfets, sous-préfets, présidents de district et chefs de secteur sont déclarés personnellement responsables de ce qui se passe dans leur circonscription. Le lendemain, un décret lu à la télévision nationale a radié vingt-deux administrateurs territoriaux, dont le préfet de Siguiri, pour avoir favorisé l’orpaillage clandestin. Une décision de la ministre chargée de la décentralisation a démis, le même jour, 479 présidents de districts et de quartiers, auxquels il est aussi reproché d’avoir hébergé et employé des étrangers en situation irrégulière.
La mesure s’inscrit dans une suite. En mars dernier, un premier communiqué conjoint avait déjà banni les pelleteuses, bulldozers et tractopelles de tous les sites d’orpaillage du pays. En juillet, un décret présidentiel a programmé la fin des exportations d’or brut et imposé l’affinage sur le sol national ; la première raffinerie industrielle a été inaugurée à Conakry le 1er novembre. L’interdiction de Siguiri est la pièce la plus spectaculaire d’une politique qui cherche, depuis le début de l’année, à reprendre la main sur l’or.
UN CONSTAT QUE PERSONNE NE PEUT CONTESTER
Quiconque a parcouru la Haute-Guinée ces dernières années sait que le gouvernement n’a rien exagéré. Des berges du Niger et du Tinkisso éventrées par les dragues, des rizières transformées en champs de cratères, des eaux devenues ocre, des puits abandonnés où tombent enfants et animaux : le paysage parle de lui-même. Les éboulements tuent chaque année, et l’amalgamation au mercure, pratiquée à mains nues dans les cours des maisons, empoisonne d’abord ceux qui la manipulent, puis les poissons et ceux qui les mangent.
L’enjeu dépasse d’ailleurs nos frontières. Le site Niger-Tinkisso a été inscrit en 2002 sur la liste des zones humides d’importance internationale de la convention de Ramsar ; il couvre plus de 400 000 hectares. En le désignant, la Guinée s’est engagée devant la communauté internationale à en préserver les caractéristiques écologiques. Le fleuve qui s’y envase coule ensuite vers le Mali, le Niger et le Nigeria. Notre Constitution du 26 septembre 2025 ne laisse pas davantage de marge : son article 30 reconnaît à toute personne le droit à un environnement sain et charge l’Etat de protéger « ses bassins et cours d’eau, ses zones humides, ses têtes de source » contre toute forme de dégradation. Vu sous cet angle, l’Etat ne fait qu’exécuter une obligation constitutionnelle qu’il a longtemps négligée.
Le décret de radiation dit aussi quelque chose de plus gênant. Si des préfets et des centaines de chefs de district sont sanctionnés pour complicité, c’est que le désordre de Siguiri n’était pas seulement l’oeuvre d’orpailleurs incontrôlables. Il prospérait avec la bénédiction de ceux qui étaient chargés de l’empêcher, contre des redevances que le communiqué qualifie lui-même d’illégales. Je salue la volonté de rompre avec cette connivence. Il faudra cependant que les poursuites annoncées remontent jusqu’à ceux qui louaient les engins, finançaient les chantiers et achetaient l’or, et ne s’arrêtent pas aux plus petits maillons de la chaîne.
UN COMMUNIQUE N’EST PAS UNE LOI
Le juriste que je suis ne peut cependant s’en tenir au fond. La forme compte, parce que c’est elle qui permettra à la mesure de durer et de résister aux contestations. Or un communiqué conjoint lu à la télévision n’est ni un décret ni un arrêté. Il ne porte pas de numéro, ne cite aucun texte de référence, ne fixe ni durée ni barème de sanctions, et n’est pas publié au Journal officiel. Il annonce une politique ; il ne crée pas, à lui seul, les règles qu’un juge pourra appliquer à un orpailleur interpellé.
Ces règles existent pourtant, et elles sont précises. Le Code minier de 2011, amendé en 2013, consacre une section entière à l’autorisation d’exploitation artisanale. Son article 52 confie au ministre des Mines le soin de définir par arrêté les superficies réservées à l’exploitation artisanale. L’article 53 réserve cette autorisation aux Guinéens, aux sociétés détenues entièrement par des Guinéens et aux ressortissants des pays qui accordent la réciprocité. Les articles 56 et 57 limitent la profondeur des travaux à 30 mètres en gradins et à 15 mètres en fouilles, et la parcelle à un demi-hectare pour l’or. L’article 63 fixe la validité de l’autorisation à un an renouvelable, et l’article 64 oblige le titulaire à remettre le site en état, sous la garantie d’une caution de réhabilitation fixée par arrêté conjoint des ministres des Mines, de l’Environnement et du Budget.
Autrement dit, la loi guinéenne n’a jamais autorisé ce que l’on voit aujourd’hui à Siguiri. Le problème ne tient pas à l’absence de règles mais au fait qu’on ne les a pas appliquées. Je pose donc une question simple : combien de zones réservées à l’orpaillage ont été délimitées par arrêté dans la région de Siguiri, et combien d’autorisations artisanales y sont en cours de validité ? Si la réponse est « très peu », l’interdiction frappe des gens à qui l’Etat n’a jamais offert la possibilité d’être en règle.
LE PRIX SOCIAL D’UNE FERMETURE
A Siguiri, l’or n’est pas une activité parmi d’autres. Il fait vivre des familles entières, des cultivateurs qui creusent en saison sèche, des femmes qui lavent le gravier, des restauratrices, des transporteurs, des commerçants de quincaillerie et de céréales. Personne ne connaît leur nombre exact, et c’est là une partie du problème : la production artisanale échappe si largement aux statistiques qu’en 2020 le ministère des Mines annonçait plus de vingt tonnes pour un seul trimestre, un chiffre que des spécialistes jugeaient alors très surestimé quand d’autres le tenaient pour réaliste. Un Etat qui ignore à ce point le poids réel d’un secteur ne peut pas mesurer ce que coûtera sa fermeture.
Le communiqué affirme que ces mesures « ne constituent nullement une remise en cause de l’importance du secteur aurifère dans l’économie nationale ». J’en prends acte. Mais il ne dit rien de ce que deviendront ceux qui en vivaient hier. Il ne propose ni couloirs d’orpaillage encadré, ni appui à la reconversion agricole, ni travaux de réhabilitation rémunérés, ni calendrier de réouverture des sites qui pourraient être mis en conformité. Une interdiction sans alternative a toutes les chances de produire ce que l’on a déjà observé ailleurs dans la sous-région : des chantiers qui se déplacent de nuit vers des zones plus isolées, des forces de l’ordre exposées à la tentation, et un or qui file vers les frontières au lieu d’aller aux comptoirs.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’Etat vient de construire l’outil qui devrait attirer cet or vers le circuit légal. La raffinerie inaugurée à Conakry et l’obligation d’affiner avant d’exporter n’ont de sens que si les orpailleurs trouvent intérêt à vendre aux comptoirs agréés, à un prix proche du cours mondial et sans tracasseries. Chasser ces producteurs sans leur ouvrir une voie légale revient à priver la raffinerie d’une part de la matière qu’elle doit traiter.
L’AFFAIRE EST DEVENUE REGIONALE
Les premiers jours de l’opération ont été marqués par le départ massif d’orpailleurs étrangers, en majorité burkinabè. A Bamako, le centre de gestion des crises du ministère malien de la Sécurité a signalé un afflux de ressortissants de plusieurs nationalités. Ouagadougou, qui estime à environ 45 000 le nombre de ses ressortissants vivant en Guinée, organise le retour de plusieurs milliers d’entre eux. Le 4 novembre, de passage à Bamako, le ministre burkinabè de la Sécurité a évoqué des blessés, « parfois des blessés par balles », et regretté que ni son pays ni le Mali n’aient été prévenus.
Je ne suis pas en mesure de dire si ces accusations sont fondées. Mais elles sont graves, elles émanent d’un gouvernement voisin, et elles appellent une réponse qui ne se limite pas à dénoncer des vidéos « subversives » sur les réseaux sociaux. Le séjour irrégulier d’un étranger autorise une procédure d’éloignement prévue par la loi ; il n’autorise ni la violence ni l’humiliation. Notre Constitution le dit en des termes qui ne souffrent pas d’exception : son article 32 précise qu’« aucune situation d’urgence ou d’exception ne peut justifier la violation des droits humains ». Une enquête indépendante, dont les conclusions seraient rendues publiques, servirait l’image de la Guinée bien mieux qu’un démenti de principe.
Il y a là aussi un enjeu de voisinage. Le bassin aurifère de Siguiri se prolonge au Mali, les orpailleurs circulent depuis des générations entre les deux rives de la frontière, et l’or saisi d’un côté réapparaît souvent de l’autre. Aucune interdiction ne tiendra durablement sans une coordination avec Bamako et Ouagadougou sur le contrôle de la frontière, la traçabilité de l’or et le sort des travailleurs migrants. Les avoir mis devant le fait accompli était une erreur de méthode qu’il est encore temps de corriger.
CE QUE J’ATTENDS DE L’ETAT
La décision du 2 novembre peut devenir le point de départ d’une véritable remise en ordre du secteur, à condition de la compléter rapidement.
Il faut d’abord lui donner une base juridique solide. Un décret ou un arrêté publié au Journal officiel doit traduire les interdits du communiqué, délimiter précisément les zones concernées, préciser les sanctions et leur fondement légal, et fixer les conditions dans lesquelles la mesure sera évaluée.
En même temps, le ministre des Mines doit faire ce que l’article 52 du Code minier attend de lui depuis 2011 : délimiter par arrêté, à l’écart des cours d’eau, des champs et des forêts, des zones réservées à l’orpaillage, y délivrer des autorisations en nombre suffisant et à un coût accessible, et rendre publique la carte de ces zones. Les coopératives d’orpailleurs guinéens devraient y être prioritaires.
La réhabilitation des sites dévastés offre ensuite une occasion d’emploi immédiat. Rendre aux rizières et aux berges leur usage demande des bras, et ce sont souvent les mêmes que ceux qui les ont creusées. Les cautions prévues par l’article 64, les recettes de l’affinage et les fonds de développement local versés par les sociétés minières de la région pourraient financer de tels chantiers, associés à un appui à l’agriculture et à l’élevage.
Il faudra aussi s’attaquer au mercure par la technique plutôt que par la seule répression. Des méthodes de concentration gravimétrique éprouvées dans d’autres pays permettent d’en réduire fortement l’usage. Les comptoirs agréés pourraient en équiper les zones légales et proposer un meilleur prix pour l’or produit sans mercure.
Les allégations de violences contre les ressortissants étrangers doivent faire l’objet d’une enquête indépendante, et l’éloignement des personnes en situation irrégulière doit se faire dans le respect des procédures, en concertation avec les pays d’origine.
Enfin, je souhaite que les populations de Siguiri soient associées à la suite. Le communiqué appelle les chefs coutumiers et religieux, les jeunes et les femmes à collaborer en signalant les activités illégales. C’est un début. Ils devraient aussi être consultés sur le tracé des zones autorisées et sur l’usage des fonds de réhabilitation, car ce sont eux qui vivront avec le résultat.
L’or de Siguiri a fait la renommée de la Haute-Guinée depuis l’empire du Mali. Il serait triste qu’il ne laisse aux générations futures que des fosses et des rivières mortes. La fermeté du gouvernement était nécessaire. Il lui reste à montrer qu’elle peut s’accompagner d’un projet, faute de quoi Siguiri verra les chantiers rouvrir sous d’autres protections, dès que les patrouilles se seront éloignées.
Dr IBRAHIMA DIALLO
Chef du Département Droit Public de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia Conakry, Consultant – Tél. : +224 628 50 52 70










