L’espoir placé dans Simandou ne doit pas masquer la réalité structurelle que nous avons identifiée dans les différentes sections : la faiblesse persistante des recettes fiscales par rapport au potentiel national.

– Le Danger du Confort Fiscal

Le risque majeur est que les autorités, sachant que la manne Simandou est imminente, relâchent les efforts de mobilisation fiscale dans les secteurs non-minières (commerce, immobilier, agriculture formelle). Pourquoi se battre pour 100 millions de recettes fiscales foncières quand la mine en promet des milliards ? C’est le « piège de la rente » qui décourage les réformes dures dans l’administration fiscale et douanière.

– La Dette Fiscale Échouée

L’État guinéen a une dette fiscale envers ses citoyens : il n’a pas réussi à formaliser et à taxer la majorité de l’économie. Simandou offre une occasion en or pour utiliser les recettes minières (qui sont une rente) pour financer la construction d’un État fiscal efficace (qui vit de l’impôt). Si les recettes de Simandou ne sont pas orientées vers le renforcement de la DGI, de la DGD et du cadastre, la dépendance structurelle sera simplement amplifiée.

Comme l’a si bien dit le célèbre économiste Richard Bird : « La capacité de taxation est la première des capacités d’un État » (Bird, 2018). Le fait que la Guinée continue de dépendre d’une seule source pour sa survie budgétaire, même si cette source est gigantesque, témoigne d’une fragilité institutionnelle qu’il est urgent de corriger.
– Gestion des Risques liés à l’Endettement : L’Impératif de Prudence

Le revers de la médaille de cette ambition est la nécessité d’une gestion exemplaire des risques liés à l’endettement. Le financement de la contrepartie publique dans Simandou et des autres investissements a exposé la Guinée à des risques accrus.

-Risque de Retard d’Exécution

La dette contractée a un coût (les intérêts). Si, pour une raison technique, politique ou logistique, le projet Simandou prend du retard et que la phase d’exportation est repoussée, la Guinée se retrouvera avec des flux de recettes inférieurs aux prévisions et des charges de dette supérieures à ce qui était soutenable. Cela pourrait entraîner un problème de liquidité sévère.

– Risque de Taux d’Intérêt

La hausse mondiale des taux d’intérêt a rendu le service de la dette externe plus coûteux. L’État doit privilégier les financements concessionnels (à taux bonifiés) et minimiser les emprunts sur les marchés commerciaux, beaucoup plus volatiles et chers.

– Le Piège du Garantie Minière

Nous avions vu des pays africains utiliser leurs futures recettes minières comme garantie collatérale pour des prêts commerciaux à des taux très élevés. C’est un piège : si la production ou les prix fléchissent, l’État perd la propriété de ses futurs revenus. La Guinée doit sanctuariser les futurs revenus de Simandou de tout engagement de garantie directe pour des prêts. Notre conseil est formel : la Guinée doit mettre en place un Mécanisme de Suivi Indépendant de l’Endettement qui évalue l’impact de chaque nouvel emprunt sur la soutenabilité globale, en utilisant des scénarios de stress (prix du fer bas, retard de deux ans).

Les Défis Institutionnels : Le Contrat Social de la Richesse

Au-delà des chiffres, Simandou est un défi institutionnel majeur qui teste la capacité de gouvernance du CNRD et des futurs régimes. Le projet doit être un facteur de cohésion, et non de division ou de corruption.

– Transparence des Contrats et des Revenus

La Guinée, déjà membre de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), doit aller au-delà des standards minimaux. Les contrats miniers (détails des taxes, redevances, participations) et les flux de revenus générés par Simandou doivent être rendus publics et facilement accessibles. La transparence est la meilleure arme contre la corruption.

– Gouvernance des Fonds

Un débat urgent s’impose sur la création d’un Fonds Souverain (ou Fonds de Stabilisation et de Générations Futures). Les recettes exceptionnelles de Simandou ne doivent pas être versées directement dans le budget ordinaire pour être consommées immédiatement. Elles doivent être épargnées et investies pour générer des revenus pérennes et protéger le budget de la volatilité des prix. J’ai souvent recommandé que : « La Rente doit être transformée en Renforcement Institutionnel et en Épargne Stratégique. »

– Contenu Local et Redistribution

La construction du chemin de fer doit maximiser le Contenu Local (emplois guinéens, sous-traitance locale, transfert de compétences). C’est le seul moyen pour que la croissance tirée par Simandou se traduise par une réduction tangible de la pauvreté et ne se limite pas à des chiffres macroéconomiques abstraits.

En conclusion, le projet Simandou est bien le cœur de la stratégie budgétaire de la Transition 2021à nos jours. Il est le levier de financement de l’ambition d’investissement et le garant implicite de la soutenabilité de la dette. Cependant, il ne doit pas être vu comme une solution magique. Sa réussite dépendra non seulement de sa mise en œuvre technique et financière, mais surtout de la qualité de la gouvernance mise en place pour gérer cette manne. La Transition a posé les bases de l’investissement ; l’après-Transition devra assurer la souveraineté des revenus et leur redistribution équitable pour faire de Simandou une bénédiction, et non une malédiction renouvelée.

Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts