Après avoir célébré, à juste titre, l’amélioration des recettes sous la Transition, il est de mon devoir d’analyste de tempérer cet enthousiasme par une évaluation lucide et rigoureuse du potentiel fiscal réel de la Guinée. C’est la différence fondamentale entre ce que l’État collecte et ce qu’il devrait collecter. Cet écart, que l’on appelle le fossé fiscal (tax gap), est le principal indicateur de la sous-performance structurelle de nos finances publiques. Malgré les réformes, malgré l’élan politique, la faible pression fiscale guinéenne, hors revenus miniers directs, demeure une limite persistante, une épine dans le pied de la souveraineté économique. Mon objectif dans ce chapitre est d’explorer cet écart béant, d’en identifier les causes profondes et d’esquisser une lecture stratégique des enjeux pour la période 2021-2025.
I)-L’Écart entre Recettes Mobilisées et Potentiel Fiscal
Pour un pays aux ressources minières aussi colossales que la Guinée, la pression fiscale – le ratio des recettes fiscales par rapport au PIB – est notoirement insuffisante. Même en incluant les revenus extractifs, la Guinée se situe souvent en deçà de la moyenne de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) ou même des autres pays dotés de ressources naturelles comparables. C’est l’indicateur le plus éloquent de notre inefficacité collective.
Pourquoi cet écart est-il si important ? Parce qu’il représente l’argent qui manque pour financer l’éducation, la santé, l’agriculture et les infrastructures sans dépendre excessivement de l’aide extérieure ou de la dette. Mon évaluation empirique, basée sur l’observation des structures économiques comparables, me pousse à affirmer que le potentiel fiscal théorique de la Guinée est significativement plus élevé, probablement de plusieurs points de PIB. Atteindre ce potentiel nécessiterait une convergence des efforts sur plusieurs fronts, mais surtout, cela exigerait de faire payer l’économie formelle et informelle non-minière.
-Le Paradoxe des Ressources
La Guinée est riche, mais l’État est pauvre. La richesse est concentrée dans un secteur (la mine) qui est certes lourdement taxé, mais qui ne diffuse pas suffisamment la base imposable dans le reste de l’économie. C’est l’essence de la malédiction de la bauxite dans sa dimension fiscale. Il faut se demander : si les recettes ont augmenté sous la Transition ; pourquoi la pression fiscale reste-t-elle faible ? La réponse est simple : la croissance des recettes est souvent due à une meilleure application de la loi existante dans un petit périmètre (les grandes entreprises et les douanes), sans avoir encore réussi à capter la masse de l’économie informelle.
II)-Les Causes de la Sous-Performance : Le Triangle des Limites
La sous-performance fiscale guinéenne n’est pas le fruit du hasard. Elle est la conséquence de facteurs structurels qui forment un triangle d’obstacles : les exonérations, l’informalité, et les capacités administratives.
1)-Les Exonérations Abusives : La Fuite Légale
C’est le premier et, à mon sens, le plus facilement corrigeable des problèmes. Les dépenses fiscales (les impôts auxquels l’État renonce) sont souvent plus coûteuses que l’argent collecté. Avant 2021, et malgré les efforts de la Transition pour rationaliser, le régime d’exonérations restait trop large, opaque, et souvent le fruit de pressions politiques ou d’arrangements personnels.
2)-Le Principe du Bâton et de la Carotte
Les États utilisent les exonérations comme une « carotte » pour attirer l’investissement direct étranger (IDE). Mais, comme l’a si bien formulé l’économiste Vito Tanzi : « La meilleure incitation à l’investissement est un système fiscal simple, juste et appliqué de manière prévisible, pas des exonérations complexes ». J’ai observé dans ma carrière que les exonérations, loin d’attirer les investissements sérieux, attirent souvent les investissements de pure spéculation ou la fraude organisée.
3)-Le Manque à Gagner
L’évaluation de l’impact des exonérations est souvent incomplète. Mon conseil pratique est de réaliser un Rapport Annuel sur les Dépenses Fiscales qui détaille le coût de chaque exonération, son bénéficiaire, et le gain économique réel qu’elle a généré pour le pays. C’est le seul moyen de dépolitiser ce débat et d’arrêter les fuites légales.
III)-L’Informalité de l’Économie : Le Refuge du Taxable
Le secteur informel guinéen est une force économique vitale, employant la majorité de la population active, mais il est quasi-totalement invisible pour l’administration fiscale.
1)-Le Cercle Vicieux
Les petits commerçants, artisans et agriculteurs ne paient pas l’impôt parce qu’ils ne reçoivent pas de services publics de qualité (routes, électricité, sécurité, justice). En retour, l’État n’a pas les moyens d’améliorer ces services. C’est le cercle vicieux de la citoyenneté fiscale.
2)-Stratégie d’Inclusion
La solution n’est pas la répression, mais l’inclusion. Il faut concevoir des régimes fiscaux simplifiés, forfaitaires, et surtout incitatifs pour faire entrer les petits acteurs dans la légalité. Le contribuable informel doit voir l’impôt comme un ticket d’accès à des avantages (micro-crédit, marchés publics, protection sociale), et non comme une punition. C’est la différence entre la Taxe de Soumission et la Taxe de Participation.
IV)-Les Faiblesses des Capacités Administratives
Malgré les efforts de la Transition pour renforcer la DGI et la DGD, les capacités administratives restent le goulot d’étranglement :
1)-Ressources Humaines
Manque de personnel qualifié, rotation élevée, salaires parfois insuffisants, ce qui peut rendre les agents vulnérables à la corruption. Il est difficile de demander une intégrité absolue lorsque les conditions de travail ne sont pas dignes.
2)-Moyens de Contrôle
L’audit fiscal, le recoupement d’informations (croiser les données bancaires, douanières et fiscales), et la vérification des grandes entreprises nécessitent des compétences pointues et des logiciels performants. Ces capacités sont encore en cours de construction.
V)-Secteurs à Fort Potentiel Sous-Exploités
Pour rompre cette faiblesse structurelle, la Guinée doit impérativement regarder au-delà de la mine et cibler des secteurs qui sont en pleine croissance, mais qui paient peu d’impôts.
1)-L’Immobilier et le Foncier
C’est un trésor fiscal souvent négligé en Afrique. Les grandes villes guinéennes connaissent un boom immobilier. Or, la Taxe Foncière (impôt sur les propriétés bâties et non bâties) est sous-collectée de manière chronique. Pourquoi ? Parce que le cadastre est incomplet, et l’évaluation des biens est archaïque. Mettre à jour le cadastre, digitaliser les titres de propriété et appliquer des valeurs vénales réalistes pourrait générer des recettes locales massives, offrant une source de financement stable pour les municipalités.
2)-Les Télécommunications et le Numérique
Ce secteur génère des revenus considérables (appels, données mobiles, transferts d’argent). Bien que les grands opérateurs paient déjà des impôts, il y a souvent des failles dans la taxation des services numériques émergents et des transactions financières mobiles. C’est un secteur où le gouvernement doit être agile pour taxer les flux plutôt que les actifs.
3)-Le Commerce de Gros et la Distribution
Ce secteur est dominé par un petit nombre d’opérateurs qui, par leur volume d’importation, devraient être les principaux contributeurs à l’impôt sur les sociétés. Une surveillance fiscale ciblée sur ces grands contribuables pourrait débloquer des montants importants. C’est l’essence du Contrôle Fiscal Basé sur les Risques : concentrer les ressources de l’administration sur ceux qui ont la plus grande capacité de fraude ou la plus grande assiette fiscale.
VI)-Lecture Stratégique des Enjeux Fiscaux 2021–2025
La Transition, consciente de ces limites, a tenté d’introduire des ruptures stratégiques pour combler le fossé fiscal.
1)-Priorité à la Fiscalité Indirecte (Douanes et TVA)
C’est la stratégie la plus rapide à mettre en œuvre. En se concentrant sur les Droits de Douane et la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) perçue à l’importation, l’État mobilise des recettes immédiatement. Mon conseil est de veiller à ce que l’augmentation des recettes douanières ne se fasse pas au détriment de l’efficacité portuaire et ne pénalise pas excessivement les importateurs formels, ce qui encouragerait la fraude à l’intérieur des terres.
2)-L’Impératif de la Crédibilité
L’enjeu majeur pour 2024-2025 n’est plus seulement de collecter plus, mais de convaincre. Comme l’a rappelé le Rapport de la Banque Mondiale sur le Développement : « La crédibilité de la politique fiscale dépend de la perception de l’équité et de la qualité des dépenses publiques » (Banque Mondiale, 2017). Si le citoyen voit l’argent de l’impôt se transformer en routes, en écoles et en hôpitaux, il est plus enclin à payer. C’est le lien inéluctable entre performance fiscale et gouvernance.
4)-Préparer l’Après-Transition
La force du CNRD résidait dans sa capacité à imposer le changement par le haut. Le défi stratégique est de s’assurer que les performances de 2021-2025 ne sont pas liées à l’autorité personnelle, mais qu’elles sont institutionnalisées. Les systèmes digitaux, la rationalisation des lois, et la qualification du personnel doivent être sanctuarisés pour survivre à la fin de la Transition politique.
En conclusion Générale,
Si la croissance des recettes est un succès, la faible pression fiscale hors minier est le talon d’Achille des finances guinéennes. Combler cet écart nécessite une stratégie fiscale agressive mais intelligente, ciblée sur le foncier, le numérique et la grande distribution, tout en faisant de l’équité fiscale et de l’amélioration des services publics le nouveau moteur de la citoyenneté. C’est le prix à payer pour transformer le potentiel fiscal théorique de la Guinée en puissance financière réelle.
Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts.










