Le déficit budgétaire est l’indicateur le plus sensible et le plus scruté des finances publiques. C’est la différence entre ce que l’État collecte (les recettes) et ce qu’il dépense. Dans le contexte de la Transition guinéenne (2021-2025), l’évolution de ce déficit est le parfait résumé des tensions que nous avons analysées : d’un côté, une volonté d’investissement inédite, et de l’autre, le poids des dépenses obligatoires et des chocs imprévus. L’annonce d’un creusement du déficit à 3,1% du PIB en 2024 est un signal d’alarme qui ne peut être ignoré. Cependant, la projection d’une amélioration à 2,8% du PIB en 2025 ouvre la voie à un optimisme prudent. Mon rôle ici est d’expliquer ce creusement, d’analyser les choix de financement derrière ces chiffres et d’évaluer la crédibilité des perspectives, en situant la Guinée par rapport aux standards internationaux.
I)-Le Creusement du Déficit en 2024 : Les Facteurs Multiples
Le passage du déficit budgétaire au-delà du seuil psychologique de 3% du PIB en 2024 est la conséquence cumulative des choix politiques et des chocs économiques de la période. Il est crucial de décomposer ce déficit pour comprendre qu’il n’est pas uniquement le signe d’une mauvaise gestion, mais bien le coût de l’ambition et de l’instabilité.
1)-Le Coût de l’Ambition (Déficit d’Investissement)
C’est le facteur endogène majeur. Le gouvernement a massivement accéléré les dépenses d’investissement (CAPEX), comme en témoigne la projection de croissance de 29,9% pour 2025. Ces investissements, souvent financés par l’emprunt, ont alourdi la ligne des dépenses sans générer immédiatement de recettes équivalentes. C’est un déficit assumé qui vise, théoriquement, à créer les conditions d’une croissance future capable d’absorber la dette.
2)-Le Coût de l’Instabilité (Dépenses Imprévues)
Les chocs exogènes (hausse des prix des produits subventionnés) et endogènes (coût de l’organisation politique de la transition, comme les préparatifs électoraux) ont forcé l’État à des décaissements non planifiés. Ces dépenses ont directement et lourdement grevé l’équilibre budgétaire.
II)-Le Poids des Contraintes Structurelles (Rigidité)
L’absorption de 71% des recettes liquides par les dépenses obligatoires (salaires, dette, subventions à EDG) réduit drastiquement la marge de manœuvre. Cela signifie que l’augmentation des recettes, aussi performante soit-elle, est insuffisante pour couvrir à la fois les charges fixes et l’énorme effort d’investissement. L’écart est comblé par le déficit. Je dis souvent que « le déficit budgétaire d’un pays en développement est la facture de son retard et le prix de son ambition ». En 2024, la Guinée a payé les deux.
1)- Facteurs d’Amélioration Projetée en 2026 : La Spirale Vertueuse Anticipée
La prévision d’un retour à un déficit plus contenu, à 2,8% du PIB en 2025, repose sur la concrétisation de plusieurs hypothèses optimistes et un engagement de discipline budgétaire accrue. L’Effet Plein des Réformes de Recettes ; l’État anticipe que l’efficacité prouvée des Douanes et la consolidation des recettes fiscales atteindront un régime de croisière supérieur. La sécurisation des flux et l’élargissement progressif de la base imposable devraient continuer à injecter plus de liquidités dans le Trésor.
2)-Rationalisation des Dépenses Incompressibles
La projection de réduction du déficit implique, même de manière implicite, que les autorités réussiront à maîtriser ou à rationaliser certaines dépenses obligatoires, notamment les subventions à l’électricité, ou à éviter une nouvelle flambée de la masse salariale. C’est l’hypothèse la plus fragile, car elle exige un courage politique soutenu.
III)- L’Impact Préproduction de Simandou
Les revenus extractifs continuent de jouer un rôle stabilisateur. L’anticipation d’une augmentation des redevances minières ou la finalisation de certains accords d’investissement génèrent un afflux de fonds (ou d’impôts sur les transactions) qui gonflent les recettes, même avant le début de la phase d’exportation massive du minerai de fer. Cette projection repose sur une mécanique d’amélioration : les recettes augmentent plus vite que les dépenses, permettant de réduire la dépendance à l’emprunt pour les charges courantes et de rééquilibrer le solde.
1)- Les Choix de Financement du Déficit : La Grande Question de la Dette
Un déficit de 3,1% du PIB en 2025 doit être financé. Les choix faits par le gouvernement guinéen en matière de financement sont cruciaux, car ils déterminent la soutenabilité de la dette et l’impact sur l’économie monétaire.
2)-Les Recours à l’Endettement Externe (Priorité)
C’est la source privilégiée pour financer les investissements lourds. Les Avantages, l’endettement externe (prêts multilatéraux et bilatéraux) est souvent concessionnel (taux d’intérêt bas, maturité longue). Il apporte des devises fortes qui aident à stabiliser le taux de change. Les Inconvénients, il expose la Guinée au risque de change et aux conditionnalités des bailleurs de fonds, ce qui peut contraindre la souveraineté budgétaire. De plus, la capacité d’emprunt n’est pas illimitée et dépend du classement du pays en termes de risque d’endettement.
IV)- Les Recours à l’Endettement Intérieur (Risque de Crowding-Out)
L’État finance une partie de son déficit en émettant des bons et obligations du Trésor sur le marché local.
1)- Le Risque de Spoliation (Crowding-Out)
Le principal danger est l’effet d’éviction (crowding-out). En empruntant massivement auprès des banques locales, l’État entre en concurrence avec le secteur privé pour les liquidités disponibles. Cela a tendance à faire augmenter les taux d’intérêt locaux, ce qui décourage l’investissement privé (les entreprises trouvent le crédit trop cher). C’est un facteur qui peut étouffer la croissance non-minière.
2)- Le Financement Monétaire (À Éviter Absolument)
Le financement monétaire (avances de la Banque Centrale) est la méthode la plus rapide, mais la plus dangereuse. Elle consiste à « faire tourner la planche à billets » pour financer le déficit. La Conséquence, ce mécanisme est directement inflationniste. Il augmente la masse monétaire sans créer de richesse immédiate, ce qui conduit à une hausse des prix et à une perte de pouvoir d’achat pour les citoyens. L’engagement à maintenir la discipline monétaire est donc une condition sine qua non pour garantir la stabilité macroéconomique de la Transition. Mon conseil ici est de toujours privilégier le financement des investissements par l’endettement concessionnel externe et d’utiliser l’endettement intérieur de manière ciblée et limitée, afin de ne pas freiner le secteur privé national.
V)- L’Impact des Recettes Minières à Venir : La Carte Maîtresse
L’analyse de l’évolution du déficit guinéen est indissociable du facteur minier. Les recettes minières, notamment celles à venir du projet Simandou, sont la carte maîtresse qui donne sa crédibilité à la stratégie budgétaire de la Transition.
1)- La Justification de la Dette
L’endettement actuel, qui creuse le déficit, est justifié par la promesse de flux de revenus futurs massifs issus de Simandou. C’est un pari intertemporel : on dépense aujourd’hui (déficit, dette) en échange de recettes garanties demain. Sans cette promesse, un déficit de 3,1% financé par l’emprunt serait considéré comme beaucoup plus risqué.
2)- Le Point de Bascule Post-2026
L’impact total des recettes minières, une fois Simandou en phase de production et d’exportation (au-delà de 2026), est censé générer des excédents budgétaires suffisants pour rembourser la dette contractée pour l’infrastructure et pour constituer des réserves. C’est l’espoir que le déficit actuel soit temporaire. Cependant, il faut gérer cet optimisme avec une rigueur extrême. Le risque est que : Le Projet Simandou soit Retardé ; Si les recettes arrivent plus tard que prévu, le service de la dette actuelle deviendra insoutenable. Les Recettes Soient Mal Gérées ; Si la manne est mal gérée ou détournée, le pays se retrouvera endetté, sans les infrastructures promises et sans les revenus pour rembourser. La qualité de la gouvernance des futures recettes minières est donc la garantie ultime de la soutenabilité du déficit actuel.
VI)- La Trajectoire du Déficit dans les Standards Internationaux
Il est important de situer la Guinée par rapport aux normes régionales et internationales pour évaluer la gravité du déficit de 3,1% du PIB.
1)-Le Standard UEMOA / CEDEAO (Régional)
La norme de convergence de l’UEMOA, souvent utilisée comme référence en Afrique de l’Ouest, est un déficit budgétaire (base engagement, hors dons) ne dépassant pas 3% du PIB. Atteindre 3,1% en 2026 place la Guinée légèrement au-dessus de la norme régionale, ce qui, dans un contexte de transition et d’investissement massif, n’est pas nécessairement catastrophique, mais envoie un signal qui doit être rectifié.
2)- Le Standard FMI (International)
Le Fonds Monétaire International évalue la soutenabilité au cas par cas. Le FMI reconnaît souvent qu’un « déficit d’investissement » qui finance des projets productifs est préférable à un déficit de consommation. Si l’endettement reste à un niveau modéré et que les perspectives de croissance sont bonnes (grâce à la mine), un déficit de 3,1% peut être jugé gérable. Mon analyse conclut que, bien que le creusement du déficit soit préoccupant, il est structurellement différent d’un déficit de consommation chronique. C’est le déficit du « faire et du rattrapage ». L’objectif de 2,8% en 2026 est un impératif qui vise à rassurer les marchés et les institutions sur la capacité de l’État à revenir à une trajectoire d’équilibre avant l’arrivée massive des recettes minières. C’est une déclaration d’intention de discipline.
En conclusion, le déficit budgétaire sous la Transition est le point d’équilibre précaire entre l’urgence d’investir et la réalité des contraintes budgétaires. La capacité de la Guinée à atteindre 2,8% en 2026 et à assurer la soutenabilité de sa dette est directement liée à la rigueur dans la réduction des dépenses non-productives et à la bonne gouvernance des futurs revenus extractifs. Le prochain chapitre détaillera comment la promesse de Simandou est censée devenir le véritable catalyseur de cette croissance et le garant de cet équilibre.
Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts










