La gestion budgétaire est souvent perçue comme un exercice de planification linéaire et rationnelle. Cependant, la réalité des finances publiques, surtout dans un État en transition comme la Guinée, est tout autre : elle est ponctuée de chocs et d’urgences qui font dérailler les plus beaux tableaux prévisionnels. Ce chapitre se penche sur la nature et l’impact des dépenses imprévues qui ont jalonné la période 2021-2026. Ces dépenses, qu’elles soient d’origine interne (liées au calendrier de la transition politique) ou externe (résultant des tensions géopolitiques et économiques mondiales), ont eu un effet déstabilisateur. Elles ont non seulement perturbé la trajectoire budgétaire initiale, mais ont aussi mis en lumière les limites structurelles du dispositif de prévision et de gestion des risques en Guinée. Pour un analyste, ce sont ces moments de crise qui révèlent la véritable capacité d’adaptation d’un gouvernement.
I)-La Nature des Dépenses Imprévues : Chocs Endogènes et Exogènes
Dans le contexte actuel, j’ai identifié deux grandes catégories de dépenses imprévues qui sont venues grever le budget de manière significative :
1)-Les Chocs Endogènes : Le Coût de la Transition Politique
Ces dépenses sont directement liées au calendrier et aux aléas du processus de retour à l’ordre constitutionnel. Elles sont imprévisibles dans leur montant exact et leur moment précis, mais non dans leur nature :
2)-Le Coût du Référendum et des Élections
La mise en place du Conseil National de la Transition (CNT), la révision des listes électorales, l’organisation d’un référendum éventuel sur la Constitution, et la préparation des élections locales et présidentielle représentent des sorties de fonds colossales. Il faut acheter du matériel, former le personnel électoral, sécuriser les bureaux de vote, et financer les commissions indépendantes. Ces dépenses sont, par définition, non-productives au sens économique (elles ne créent pas d’actifs physiques), mais elles sont politiquement obligatoires.
3)-La Réorganisation Institutionnelle
La Transition a souvent impliqué la création de nouvelles entités de contrôle (lutte contre la corruption) ou la restructuration d’organismes existants. Ces réformes institutionnelles exigent des frais de fonctionnement initiaux lourds (bureaux, équipements, salaires des nouvelles équipes) qui n’étaient pas inscrits dans les budgets initiaux.
II)-Les Chocs Exogènes : Les Retombées des Tensions Internationales
Ces dépenses sont subies par la Guinée mais proviennent de l’environnement mondial :
1)-La Hausse des Subventions (Carburant et Énergie)
La guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques ont provoqué une volatilité extrême des prix du pétrole et des céréales. L’État, soucieux de maintenir la paix sociale et de maîtriser l’inflation, a été contraint d’augmenter massivement les subventions aux hydrocarbures et à l’électricité (EDG). Cette hausse des subventions est une dépense imprévue, car elle dépend des cours mondiaux et non de la volonté du gouvernement.
2)-Réponse aux Catastrophes et à la Santé
Bien que non directement liées à la politique, les dépenses d’urgence face aux catastrophes naturelles (inondations, éboulements) ou les résurgences de menaces sanitaires (post-Ebola/COVID-19) exigent une réaffectation immédiate de fonds.
III)-Perturbation de la Trajectoire Budgétaire : L’Effet de Cannibalisme
L’arrivée de ces dépenses imprévues a eu un effet immédiat et délétère sur la trajectoire budgétaire soigneusement planifiée : l’effet de cannibalisme. Lorsque le gouvernement doit trouver des milliards pour financer des élections ou pour payer les subventions pétrolières imprévues, il est contraint de mobiliser ces fonds de deux manières principales :
1)-Réduction des Crédits Prévus
Les dépenses imprévues « mangent » les crédits alloués à d’autres secteurs. Qui est touché en premier ? Généralement, les dépenses de fonctionnement non salariales (entretien des équipements, fournitures scolaires, médicaments pour les hôpitaux) ou les investissements à faible visibilité politique. On repousse l’achat de camions poubelles, on retarde la réhabilitation d’une route secondaire, ou on gèle le financement d’une étude technique. C’est le sacrifice de la dépense de qualité courante au profit de l’urgence.
2)-Accumulation d’Arriérés de Paiement
L’État peut être tenté de financer l’urgence en retardant le paiement de ses fournisseurs ou de ses prestataires (entreprises de BTP, fournisseurs de l’État). L’accumulation d’arriérés crée un effet domino négatif sur le secteur privé, car les entreprises, ne recevant pas leur dû, subissent des problèmes de trésorerie, ce qui freine l’investissement et la croissance. C’est une dette cachée qui met en péril le tissu économique national.
Ce mécanisme de perturbation est le principal ennemi de la crédibilité budgétaire. Quand les ministères savent que leurs budgets seront révisés à la baisse au milieu de l’année pour financer une urgence, ils perdent la motivation de planifier efficacement.
vi)-Mécanismes d’Ajustement Mis en Place : L’Art du Maintien à Flot
Face à ces chocs, les autorités de la Transition ont dû mettre en place des mécanismes d’ajustement pour maintenir le navire à flot, souvent en révisant les Lois de Finances.
1)-Les Lois de Finances Rectificatives (LFR)
L’outil formel principal est la Loi de Finances Rectificative (LFR). C’est la reconnaissance légale qu’il faut ajuster les prévisions (recettes en hausse, dépenses imprévues).
2)-Le Rôle du CNT
La LFR est débattue et votée par le Conseil National de la Transition. Elle permet de réallouer les crédits de manière officielle et de légaliser le recours à de nouvelles sources de financement (emprunt d’urgence ou avances de la Banque Centrale).
3)-La Mobilisation des Recettes Excédentaires
Heureusement, l’amélioration inattendue des recettes (notamment douanières et minières) a servi de soupape de sécurité. Les excédents de recettes ont été immédiatement affectés au financement des dépenses imprévues et des investissements prioritaires. C’est une forme d’autofinancement de l’urgence qui a évité le pire. Sans la performance des Douanes, le coût de ces imprévus aurait été bien plus lourd à supporter.
4)-Le Recours au Trésor et aux Avances
En cas d’urgence absolue, l’État peut être contraint d’utiliser les avances de la Banque Centrale (BCRG) ou de puiser dans le compte du Trésor. Le recours aux avances de la BCRG, bien que rapide, est inflationniste et doit être limité, car il augmente la masse monétaire sans contrepartie productive. C’est l’un des mécanismes les plus dangereux.
V)-Conséquences sur le Déficit Budgétaire : L’Aggravation du Creusement
L’effet le plus direct et le plus mesurable des dépenses imprévues est l’aggravation du déficit budgétaire. Le déficit, qui était déjà assumé par la Transition pour financer l’investissement, a été mécaniquement creusé par l’arrivée de ces charges non prévues. En forçant l’État à dépenser plus (subventions, élections) sans que ces dépenses ne soient compensées par une augmentation parallèle et prévisible des recettes, l’équilibre budgétaire se détériore.
1)-Pression sur le Financement
Un déficit plus important nécessite un financement plus important. Cela se traduit par une augmentation de l’endettement (interne ou externe). Le coût des imprévus est donc une dette différée que les générations futures devront rembourser. C’est pour cela que je soutiens l’idée que les dépenses d’urgence doivent être traitées avec la plus grande rigueur, car elles engagent l’avenir.
Comme l’a écrit l’économiste John Hicks : « La stabilité est le fruit d’un ajustement constant et rigoureux aux changements imprévus ». L’ajustement de la Guinée a été constant, mais il a coûté cher au niveau de l’équilibre budgétaire.
2)-Les Limites du Dispositif de Prévision : Plaidoyer pour la Réserve
L’expérience de 2021-2025 avec les dépenses imprévues révèle de manière criante les limites du dispositif de prévision budgétaire de l’État guinéen. Manque de Clause de Contingence Adéquat : Le budget guinéen, à l’instar de beaucoup de budgets africains, ne prévoit pas ou prévoit insuffisamment une Réserve de Contingence (ou fonds pour imprévus) d’une taille suffisante et facilement mobilisable. Mon Conseil Pratique : Je recommande de dédier une ligne budgétaire claire, représentant par exemple 1% à 2% des recettes totales, à une Réserve de Contingence. Ce fonds devrait être sanctuarisé et ne pouvoir être décaissé que sous des conditions strictes et transparentes, après validation de l’organe de contrôle (le CNT ou l’Assemblée Nationale future). Cela permet de financer l’urgence sans cannibaliser les budgets sociaux ou d’investissement. Un État en transition, par définition, est un État à haut risque, et son budget doit refléter cette réalité. La gestion des dépenses imprévues sous la Transition a été un exercice de funambule. Elle a montré la capacité de l’État à mobiliser des fonds rapidement pour faire face aux crises, mais elle a aussi exposé la vulnérabilité de sa planification. Les réformes futures de la gouvernance financière devront impérativement intégrer des mécanismes de gestion des risques budgétaires plus robustes. Le coût des imprévus est le prix de l’instabilité politique et économique. Le chapitre suivant examinera l’impact cumulé de ces chocs et de l’expansion d’investissement sur l’indicateur le plus surveillé de tous : le déficit budgétaire.
Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts










