Si mes sujets sur les recettes fiscales ont décortiqué d’où venait l’argent, il est temps maintenant de se pencher sur la question fondamentale de comment cet argent a été dépensé. La politique des dépenses publiques est l’expression la plus claire et la plus directe des priorités d’un gouvernement. Sous la Transition du CNRD, cette politique a été marquée par une augmentation significative et délibérée des décaissements, traduisant une volonté forte de rompre avec l’atonie budgétaire des années précédentes. On est passé d’un budget centré sur la survie à un budget d’offensive développeur. Cependant, cette expansion a cohabité avec la montée des dépenses incompressibles, créant un véritable champ de tension budgétaire. Mon analyse se concentre ici sur les grandes tendances, les arbitrages politiques majeurs, et les défis de soutenir une telle accélération des dépenses.

Les Grandes Tendances : La Prépondérance de l’Investissement

La tendance générale des dépenses durant la Transition est celle de l’expansion. L’État guinéen a mis en œuvre une politique de relance par l’investissement public, ce que l’on pourrait qualifier d’approche keynésienne pour un pays en développement. L’idée est simple : l’État utilise sa capacité d’emprunt (rendue possible par les futures recettes minières) et ses recettes accrues pour injecter des fonds dans l’économie via des projets d’infrastructures.

Augmentation Notable des Dépenses d’Investissement (CAPEX) 

C’est le signal le plus fort. L’investissement public a vu sa part relative dans le budget augmenter de manière très sensible. Les autorités ont compris que la légitimité d’un régime de transition passe par des réalisations concrètes et visibles. Routes, ponts, centrales énergétiques, et aménagements urbains sont devenus les symboles de l’action publique.

Mon expérience m’a enseigné que l’investissement public joue un double rôle en Afrique : il est à la fois un outil de développement économique (il réduit les coûts de transport, améliore l’accès à l’énergie, et soutient l’activité privée) et un outil de légitimité politique (il répond aux frustrations populaires accumulées). Le CNRD a clairement utilisé la dépense d’investissement pour remplir ce second rôle, tout en espérant fortement le premier.

Le défi de cette augmentation est d’assurer la qualité de la dépense. On ne peut pas simplement dépenser plus ; il faut dépenser mieux. Si les fonds sont détournés, si les projets sont mal conçus ou n’arrivent pas à terme, cette expansion budgétaire ne fera qu’aggraver la dette sans générer les retours économiques promis. C’est l’un des risques majeurs que nous explorerons plus tard.

Les Dépenses Courantes : La Montée des Incompressibles

Malheureusement, la politique des dépenses ne se résume pas à l’investissement. La montée des dépenses incompressibles représente le contre-poids, la force de gravité qui tire vers le bas les ambitions de l’État.

Les dépenses incompressibles (ou dépenses obligatoires) comprennent :

-La Masse Salariale de la Fonction Publique ;

-Les Pensions de Retraite ;

-Les Intérêts de la Dette ;

-Les Subventions aux Secteurs Clés (notamment l’électricité et les hydrocarbures).

Ces dépenses sont dites incompressibles car elles sont difficiles, voire impossibles, à réduire à court terme sans provoquer de crise sociale ou économique. Elles ont vu leur poids augmenter pour plusieurs raisons sous la Transition :

1-Réalignement Salarial et Embauches Ciblées : Pour répondre à des revendications sociales légitimes ou pour renforcer certains corps (éducation, santé, sécurité), l’État a procédé à des ajustements salariaux ou à des recrutements, gonflant la masse salariale.

2-Hausse des Taux d’Intérêt : Le service de la dette (paiement des intérêts) est devenu plus coûteux en raison de la hausse des taux d’intérêt mondiaux. C’est un facteur exogène qui pèse lourdement sur la dépense publique.

3-Maintien des Subventions : Malgré les recommandations des institutions financières internationales, l’État a souvent maintenu des subventions importantes à l’énergie (EDG) et au carburant pour éviter une explosion des prix à la pompe, ce qui aurait alimenté l’inflation et le mécontentement populaire. C’est un choix politique lourd : acheter la paix sociale en sacrifiant des ressources qui auraient pu être investies.

Cette augmentation des dépenses incompressibles crée le dilemme budgétaire de la Transition : l’ambition d’investir se heurte à la rigidité des charges fixes. Si les dépenses incompressibles absorbent une part trop importante des recettes courantes, il ne reste plus assez de marge de manœuvre pour l’investissement national, forçant l’État à s’endetter davantage pour financer ses priorités. C’est le « piège de la rigidité ».

Les Dépenses Publiques liées aux Crises : Le Prix de l’Instabilité

La période 2021-2025 a également été marquée par des dépenses exceptionnelles directement liées au contexte de crise politique et aux chocs économiques mondiaux.

Dépenses Liées à la Transition : Le processus de retour à l’ordre constitutionnel (référendum, élections locales et générales) a nécessité des décaissements massifs pour la mise en place des structures, l’achat de matériel électoral, et l’organisation des scrutins. Bien que ces dépenses soient nécessaires pour le processus démocratique, elles sont, par définition, des sorties de fonds non-productives du point de vue économique.

Dépenses de Sécurité et de Défense : Dans un contexte post-coup d’État et de tensions sous-régionales, les dépenses de sécurité et de défense ont logiquement été renforcées. Il est essentiel de garantir la sécurité du territoire, mais ces dépenses, si elles ne sont pas contrôlées, peuvent rapidement devenir un gouffre budgétaire, éloignant les ressources des secteurs sociaux.

Réponse aux Chocs de Prix (Boucliers Sociaux) : La hausse des prix mondiaux a contraint l’État à intervenir. Par exemple, l’augmentation du coût des produits de base (riz, huile) a pu nécessiter des programmes sociaux d’urgence ou des aides ciblées pour prévenir la famine et les émeutes de la faim. Ces dépenses, bien que humanitaires et sociales, sont imprévues et perturbent la trajectoire budgétaire initiale.

Ces dépenses liées aux crises et à la transition illustrent la difficulté de la planification budgétaire dans un environnement incertain. Mon conseil aux planificateurs est de toujours prévoir une réserve pour imprévus (ligne budgétaire dédiée aux chocs exogènes), afin d’éviter que ces dépenses urgentes ne cannibalisent les crédits alloués aux secteurs vitaux.

Les Arbitrages Budgétaires : Choisir c’est Renoncer

La gestion des finances publiques est, avant tout, une question d’arbitrages. Dans un contexte de ressources limitées face à des besoins illimités (et amplifiés par des années de sous-investissement), le gouvernement de la Transition a dû faire des choix difficiles.

Arbitrage Investissement et Social : Le CNRD a fait le choix clair de privilégier l’investissement lourd (routes, énergie) au détriment, parfois, des dépenses sociales courantes (salaires des enseignants, entretien des hôpitaux). Ce choix est risqué : si les routes mettent cinq ans à être construites, mais que les hôpitaux sont en faillite aujourd’hui, le mécontentement social peut miner la légitimité.

Arbitrage Qualité et Vitesse : L’urgence d’afficher des résultats (vitesse) peut nuire à la qualité de l’exécution (qualité). J’ai pu observer des cas où la pression entrant assez rapidement les fonds d’investissement entraînait des contournements des procédures de passation de marchés publics. Or, comme le disait l’économiste Dani Rodrik, « L’exécution est l’étape la plus difficile de la politique économique ». L’arbitrage opéré ici a parfois privilégié le faire vite au détriment du faire bien dans une logique de court terme.

Arbitrage Rigidité et Flexibilité : Maintenir les subventions à l’électricité, c’est choisir la rigidité pour des raisons sociales. Mais cela signifie aussi moins de flexibilité pour réaffecter les fonds vers des secteurs plus productifs. Le gouvernement a ainsi choisi de supporter le poids des charges héritées pour éviter l’explosion sociale immédiate, repoussant à plus tard les réformes structurelles profondes de l’EDG et des mécanismes de prix.

Ces arbitrages révèlent une philosophie budgétaire de l’urgence et de l’affirmation. Le gouvernement a cherché à utiliser la force de la Transition pour imposer des changements rapides, quitte à créer des tensions financières.

Le Poids Accru de la Dépense et le Défi de l’Efficacité

En conclusion, la politique des dépenses publiques de 2021 à 2025 est un mélange dynamique d’ambitions légitimes et de contraintes héritées. L’augmentation notable des dépenses est une tentative de mettre fin à l’immobilisme, mais elle rend le budget plus vulnérable aux chocs et met une pression colossale sur la gestion des deniers publics.

Le Maître-Mot : Maîtrise : Avec l’augmentation des dépenses, le risque de détournement et d’inefficacité augmente proportionnellement. Il est impératif pour l’État d’investir massivement dans le contrôle de l’exécution budgétaire (le suivi physique et financier des projets) pour s’assurer que chaque franc dépensé produit l’impact socio-économique attendu.

La Dette comme Réflexe : Le recours à l’emprunt pour financer cette expansion est devenu le réflexe dominant. La soutenabilité de cette dette repose entièrement sur la qualité des investissements et la concrétisation des revenus Simandou à l’horizon 2040 et au-delà. Si l’un de ces deux piliers vacille, la Guinée pourrait se retrouver dans une crise de la dette sévère.

Le prochain sujet suivant détaillera le poids exact des dépenses obligatoires (salaires, dette, subventions), qui constituent le cœur de la rigidité budgétaire et le principal frein à une politique de dépenses pleinement flexible et stratégique.

Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts.