Le destin de Mussa Joao Sange est celui d’un jeune journaliste pris en étau entre une histoire familiale douloureuse, une identité fragmentée et l’exercice périlleux de la liberté de la presse en Guinée. Né au Mozambique, grandi en Guinée, il incarne le visage discret mais résilient de ceux qui ont payé le prix fort pour avoir voulu informer.
Né le 27 mars 2001 à Machanga, au Mozambique, Mussa est issu d’un père mozambicain et d’une mère guinéenne, appartenant à la tribu Makua, une minorité souvent marginalisée dans son pays d’origine : « Ma famille a toujours été traitée comme des citoyens de seconde zone à cause de notre origine ethnique »). Très tôt, sa vie bascule.
Sa mère, tombée enceinte hors mariage, est sévèrement sanctionnée par son père, fervent adepte de la loi islamique, avant d’être renvoyée de force en Guinée : « Mon grand-père a appliqué à ma mère les principes de la charia ». Mussa n’a alors que deux ans lorsqu’il est arraché à son pays natal : « J’ai été amené en Guinée sans choix ni stabilité ».
En Guinée, sa mère épouse Aboubacar Camara, militaire de carrière devenu plus tard commandant au sein de l’armée guinéenne. L’enfant prend son nom et grandit sous son autorité, « j’ai été élevé en croyant qu’il était mon père », nourrissant l’espoir d’être pleinement accepté dans cette nouvelle famille.
Mais l’équilibre se brise avec la naissance des enfants biologiques du militaire. Le traitement change brutalement : « après qu’il a eu ses propres enfants, tout a changé ». Mussa est confronté à une discrimination quotidienne : alors que les enfants biologiques fréquentent des écoles privées et se déplacent en voiture, lui est relégué à l’école publique, contraint d’emprunter les transports en commun, voire de marcher pour s’y rendre, « ces distinctions n’étaient pas financières, mais intentionnelles ».
Grandir sous l’autorité d’un officier militaire, habitué à l’usage de la force, rend toute contestation impossible : « je ne pouvais ni me plaindre ni demander protection ». La négligence émotionnelle devient une constante.

Malgré ces épreuves, Mussa poursuit ses études avec détermination. Il est admis à l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia et enseigne parallèlement le français dans des établissements privés. En même temps, il s’engage dans le journalisme et rejoint la radio Espace FM, une filiale du Groupe Hadafo Média, l’un des plus grands empires médiatiques du pays.
Mais exercer le journalisme en Guinée revient à évoluer dans un environnement hostile : menaces, fermeture de médias, interventions militaires, arrestations arbitraires. Plusieurs de ses confrères sont victimes de violences. L’enlèvement du journaliste Chérif Diallo, l’un de ses collègues, traumatise la rédaction.
La notoriété croissante de Mussa accentue également les tensions familiales. Son père adoptif, militaire influent, le perçoit désormais comme une menace « à la fois politique et personnelle ». Selon le journaliste, son activité professionnelle fait de lui une cible directe : « c’est précisément à cause de mon travail journalistique que j’ai été identifié comme cible ».
Le 28 septembre 2020, alors qu’il se rendait à un reportage, Mussa est violemment agressé par des hommes en uniforme: « j’ai été battu, humilié publiquement, mes vêtements ont été déchirés ». Ce jour-là, seule la présence d’autres journalistes a empêché son enlèvement. Quelques semaines plus tard, le 7 décembre 2020, des hommes armés forcent la porte de son domicile en son absence « ils fouillaient la maison, ils me cherchaient clairement ».
Ces événements marquent un point de rupture. Conscient du sort réservé à plusieurs journalistes critiques en Guinée « certains ont été tués ou portés disparus », Mussa prend une décision douloureuse mais vitale : quitter la Guinée pour sauver sa vie.
Aujourd’hui âgé de 23 ans, célibataire et sans enfant, Mussa Joao Sange porte les cicatrices d’une enfance fracturée, d’une identité contestée et d’un journalisme exercé sous la menace. Son histoire pose une question centrale : combien de journalistes devront encore s’exiler pour avoir voulu dire la vérité ?
Son combat reste celui de milliers de jeunes Africains pour qui la plume, pourtant pacifique, demeure un acte de courage extrême.
La Rédaction










