La Guinée, pays riche en ressources naturelles, est aujourd’hui confrontée à une dégradation environnementale accélérée. A travers une enquête de terrain, il ressort que la construction d’infrastructures (routes, bâtiments, ponts) entraine une forte demande en sable et en granite, ce qui favorise une exploitation anarchique des carrières dans la plupart des communautés. Cette course effrénée aux matériaux de construction a des conséquences dramatiques sur l’environnement, le climat et les communautés locales.

Carrières : le moteur caché de la déforestation

Entre 2001 et 2023, la Guinée a perdu plus de 2,15 millions d’hectares de couvert végétal, entraînant l’émission de 949 millions de tonnes de CO₂, selon Global Forest Watch, une plateforme en ligne qui fournit les données en temps réel sur les forêts à travers le monde. Dans les années 1960, le pays comptait 14 millions d’hectares de forêts. Aujourd’hui, il en reste à peine 700 000. Une destruction attribuée en grande partie à l’exploitation anarchique des ressources minières et à la pression immobilière.

Le secteur des carrières, bien que générateur de revenus, contribue fortement à la déforestation, à l’érosion des sols, à la pollution de l’air, des eaux et à la perte de biodiversité. Ces activités perturbent profondément les écosystèmes, affaiblissent les capacités de résilience climatique et menacent les moyens de subsistance des communautés rurales.

Entre survie économique et désastre écologique

Notre équipe a visité une carrière de sable à Mafèrinyah, dans la préfecture de Forécariah, à 75 km au sud de Conakry. Cette exploitation artisanale vieille de plus de dix ans s’étend sur environ trois (3) hectares. Plus de 300 personnes, dont des femmes et des jeunes, y extraient chaque jour du sable pour fabriquer des briques cuites au feu de bois. Faute d’encadrement, la coupe d’arbres au bord des rivières est fréquente pour alimenter les fours à briques, accentuant la dégradation du couvert forestier local.

Une carrière de sable couvrant une superficie d’environ trois hectares à Mafèrinyah.

Moussa Saïd Camara, 4e vice-maire de Mafèrinyah, déplore cette situation : « Ils coupent les arbres au bord des rivières. Or, ces rivières sont vitales, mais elles se tarissent. L’eau diminue à cause de la boue et des débris. Si rien n’est fait, nous risquons la sécheresse. »

A quelques kilomètres de là, dans la même sous-préfecture, une société chinoise exploite une carrière de granite dans le village de Koniakhori depuis 2012. Plus de 500 employés y travaillent, d’après une source locale. Selon les habitants, les conséquences de ces activités sont alarmantes : poussière, assèchement des rivières, destruction massive du couvert végétal et expropriations foncières.

Sous couvert d’anonymat, un habitant de la localité témoigne : »Avant, les rivières coulaient jusqu’en mars. Aujourd’hui, elles sont à sec dès décembre. La poussière est insupportable. Ils ont détruit tous les grands arbres. »

Après une dizaine de kilomètres supplémentaires parcourus, nous atteignons les installations de la société Winning Consortium Simandou (WCS), situées à Senguélén, dans le district de Madinagbé. Cette entreprise minière exploite une carrière de granite dans le cadre du projet de construction d’un port minier en eaux profondes. Malgré nos tentatives pour accéder au site, celles-ci ont été vaines. Toutefois, les impacts visibles sur l’environnement sont édifiants.

Une carrière de granite située à Koniakhori ( Madinagbé) appartenant à une société chinoise depuis 2012.

Selon les témoignages recueillis sur place, la société aurait détruit la quasi-totalité du couvert forestier du village. Les communautés locales estiment que plus de 500 arbres ont été abattus dans la zone d’exploitation. A cela s’ajoutent des centaines de parcelles agricoles expropriées et de nombreuses plantations familiales confisquées.

Yamoussa Youla, habitant de la localité, déplore la gestion des indemnisations : « Tous les champs ont été récupérés par la société. Les propriétaires ont été officiellement dédommagés, mais dans la réalité, une partie de l’argent est détournée par certains responsables communautaires. A ce jour, plusieurs familles attendent encore leur compensation. »

Quand l’exploitation des carrières rime avec abandon

Une source d’eau polluée par l’exploitation d’une carrière de granite à Bantama ( Dubréka)

Notre enquête s’est poursuivie dans la commune rurale de Wassou, préfecture de Dubréka, au nord de Conakry. Là aussi, le constat est alarmant : absence de réhabilitation des sites, pollution des cours d’eau, fissures dans les habitations et propagation de poussière. La nature y semble livrée à elle-même.

Alia Camara, président du district de Gbéréiré, dénonce le laisser-faire : « Dès qu’ils ( les opérateurs de carrière) finissent d’exploiter, ils laissent des trous béants. On ne voit jamais les études d’impact environnemental, pourtant exigées par la loi. »

Le président du conseil de district de Bantama, Mamadouba Bangoura, s’interroge : « Comment peut-on délivrer des permis à des opérateurs qui ne respectent ni l’environnement ni les communautés ? L’eau du marigot est devenue inutilisable ici. »

Un encadrement légal souvent ignoré

En Guinée, l’exploitation des carrières est encadrée par plusieurs textes, notamment le décret D/2014/012/PRG/SGG et le Code de l’environnement. Théoriquement, toute autorisation d’exploitation doit être précédée d’une étude d’impact environnemental et social (EIES). Mais dans la pratique, ces obligations sont souvent ignorées ou contournées.

Selon un rapport du ministère des Mines et de la Géologie, la Guinée compte 38 sociétés de granite et 37 sociétés de sable

opérant principalement dans les régions de Boké, Kindia, Labé, Kankan, Faranah et Nzérékoré. Mais très peu de ces entreprises respectent les normes environnementales établies.

Graphique 1: Répartition des titres miniers et autorisations par demande ( BSD/MMG)

Les activités d’exploitation de carrières en Guinée, bien qu’économiquement rentables, aggravent la crise climatique. L’extraction intensive du sable, du granite et de la latérite détruit les forêts, assèche les cours d’eau et contribue à la hausse des températures.

Abdramane Diakité, ingénieur-juriste en environnement déclare: « les forêts sont des puits de carbone. Leur destruction diminue la capacité de séquestration du CO₂. Si la Guinée émet plus qu’elle ne capte, elle deviendra un pays pollueur aux yeux de la communauté internationale. »

Les relevés météorologiques confirment l’impact. Dans les zones minières, les températures actuelles varient entre 39°C et 45°C, contre 25°C à 28°C dans les années précédentes. Les vagues de chaleur, la baisse de la pluviométrie et l’assèchement des sols sont désormais des réalités visibles.

L’urgence d’une gouvernance environnementale rigoureuse

Un communiqué du ministère de l’Environnement, publié en décembre 2022, avait pourtant suspendu l’octroi de nouvelles autorisations pour freiner la destruction écologique. Mais sur le terrain, les carrières continuent de proliférer.

La Guinée s’est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 9,7 % d’ici 2030 (CDN), voire 17 % dans le scénario conditionnel. Or, la déforestation galopante met ces objectifs en péril. La situation pose une question centrale : la Guinée peut-elle concilier développement économique, exploitation minière et protection de son patrimoine naturel ?

Un camion benne transportant du sable dans le district de Gbéréiré ( Dubréka)

Alors que cette dynamique qui engendre des impacts alarmants sur l’environnement, accentue les effets du changement climatique et menace les conditions de vie des communautés locales. Face à cette urgence, il devient indispensable de repenser les modes d’exploitation pour préserver à la fois les ressources naturelles et l’avenir des populations.

Younoussa Naby SYLLA

Journaliste d’investigation

Mines/Environnement

Administrateur Général 

Guineeminesnature.com

Tél: 624 36 64 35