Dans la dynamique de mobilisation des recettes que nous avons explorée, il y a un acteur qui s’est distingué par des résultats souvent qualifiés d’historiques : la Direction Générale des Douanes (DGD). Le bond en avant des recettes douanières sous la Transition du CNRD est non seulement une success-story financière, mais aussi le cas d’étude le plus probant de la capacité de l’Etat Guinéen à se réformer lorsque la volonté politique est inébranlable. Les projections de croissance de ces recettes, atteignant des chiffres impressionnants comme +46% en 2025, ne sont pas le fruit du hasard. Elles découlent d’un ensemble de réformes ciblées et d’une application de la loi qui a marqué une rupture nette avec les pratiques du passé. Mon expérience en matière d’analyse de performance des régies financières m’oblige à examiner ce succès de près pour en tirer des leçons durables.
– La Forte hausse des Recettes : Au-delà des chiffres
Quand on regarde les tableaux budgétaires de 2021 à 2025, la courbe des recettes douanières s’élève de manière spectaculaire, bien au de-delà de ce que l’inflation ou la seule croissance des volumes d’importation pourraient expliquer. Cette performance est cruciale car, contrairement aux impôts directs qui peuvent prendre du temps à être ajustés, la fiscalité indirecte (Droits de Douanes, TVA à l’importation) est la plus rapide à mobiliser. Elle donne à l’Etat des liquidités immédiates, vitales pour financer les dépenses courantes et les investissements urgents.
Ce n’est pas simplement une augmentation ; c’est un changement de régime d’efficacité. Avant 2021, les Douanes étaient souvent perçues comme une passoire, où la fraude organisée et la corruption étaient monnaie courante. La Transition a réussi à transformer cette perception, en faisant des Douanes un poste de commandement clé dans la bataille pour l’assainissement des finances publiques.
– Le signal politique et ses effets psychologiques
L’une des premières ruptures fut l’affichage d’une tolérance zéro au plus haut niveau de l’Etat. Ce signal politique a un effet psychologique puissant sur les opérateurs économiques. Quand ils réalisent que le risque de fraude est devenu supérieur au gain potentiel, et que les agents corrupteurs ne peuvent plus garantir l’impunité, le comportement change.
C’est l’essence même de l’économie comportement appliquée à la fiscalité. J’ai souvent dit à mes collaborateurs : la meilleure réforme est celle que l’on applique sans concession.
– Les Réformes catalysant la performance Douanière
La performance des Douanes n’est pas uniquement due à la peur ; elle est ancrée dans des réformes structurelles et technologiques bien ciblées.
-La digitalisation et la Transparence : l’antidote à l’opacité
La mise en œuvre et le renforcement du système douanier automatisé, notamment la plateforme SYDONIA World ou ses dérivés modernisés, ont été cruciaux : Réduction du discrétionnaire humain ; la digitalisation permet d’automatiser le calcul des droits et taxes, réduisant ainsi la marge d’interprétation et de négociation de l’interprétation et de négociation de l’agent du guichet. Moins de contacts physiques, c’est moins d’opportunités de corruption. Sécurisation des valeurs ; la Douane a renforcé l’utilisation des bases de données de prix de référence et de outils de gestion des risques pour détecter automatiquement les déclarations de valeur manifestement sous-évaluées. La sous-facturation était l’une des principales formes de fraude ; en utilisant des algorithmes pour comparer la valeur déclarée avec les prix mondiaux ou régionaux des mêmes produits, la DGD a sécurisé la base d’imposition. Pour aller plus loin, je conseille toujours la mise en place d’un Guichet Unique Numérique véritablement intégré. Un tel système coordonne non seulement la douane, mais aussi les services de vérification (normes, santé, agriculture) et les banques, assurant que toutes les étapes de la chaîne de dédouanement sont transparentes et traçables. C’est la seule voie pour atteindre une efficacité portuaire maximale.
La Lutte Contre la Fraude et le Contournement
La lutte contre la fraude a pris deux formes distinctes ; le Contrôle Physique Accru : L’utilisation de scanners aux points d’entrée majeurs (port, aéroports) est essentielle. Ces outils technologiques permettent aux agents d’inspecter rapidement et efficacement le contenu des conteneurs sans devoir les décharger intégralement. Cela rend la contrebande de marchandises non-déclarées beaucoup plus risquée. La Sécurisation des Corridors et des Transitaires : Une fraude majeure en Guinée était le transit fictif. Les marchandises déclarées comme étant en transit vers un pays voisin (Mali, Sierra Leone) étaient en réalité déchargées sur le territoire guinéen sans payer les droits. La DGD a renforcé le suivi des convois par GPS, la mise en place de scellés électroniques et la responsabilité accrue des transitaires. En sécurisant les corridors, l’État s’assure que les marchandises destinées au marché guinéen paient bien les droits d’entrée.
Ce type de mesure est un investissement coûteux (scanners, GPS, logiciels), mais le retour sur investissement, tel que prouvé par le bond des recettes, est phénoménal. On ne peut que citer l’ancienne Directrice du FMI, Christine Lagarde, qui déclarait : « La bonne gouvernance est un facteur de croissance. La lutte contre la corruption et l’amélioration de l’administration fiscale augmentent directement le PIB ».
Mise en Perspective : Les Gains Post-2021
Mettre ces gains en perspective par rapport à la période pré-2021 permet de mesurer l’ampleur de la rupture. Avant la Transition, les douanes guinéennes étaient souvent en deçà de leurs objectifs budgétaires, et les efforts pour atteindre le potentiel étaient contrecarrés par des interférences politiques et des réseaux d’intérêts bien établis. Passage de la Sous-Performance à la Surperformance : La vraie victoire n’est pas seulement d’avoir atteint les objectifs, mais de les avoir dépassés. Les gains réalisés en 2022 et 2023 ont permis d’absorber une partie de l’augmentation des dépenses d’investissement sans devoir recourir excessivement à l’emprunt intérieur, ce qui aurait mis une pression sur les taux d’intérêt. Le Facteur de Moralisation : Les gains douaniers sont la manifestation la plus visible du programme de moralisation de la vie publique porté par le CNRD. C’est l’administration qui, par sa position aux frontières et sa capacité à générer de l’argent frais, est devenue le symbole de la reprise en main de l’État.
Leçons pour l’avenir : Ce succès doit servir de modèle aux autres régies. Il montre que, même avec des textes de loi imparfaits, une application stricte et technologiquement assistée est la clé du succès.
Les Zones de Vulnérabilité Persistantes
Malgré cette performance exceptionnelle, l’analyse des douanes révèle des zones de vulnérabilité qu’il ne faut surtout pas ignorer, car elles pourraient faire régresser les gains réalisés. La Fragilité de l’Équipe Dirigeante : Si la performance est liée à la poigne et à l’intégrité de l’équipe de direction actuelle, elle est fragilement institutionnalisée. Un changement de leadership ou une nouvelle orientation politique moins stricte pourrait rapidement ramener les vieux démons de la fraude. La performance doit être dépersonnalisée. La Question des Frontières Terrestres : Si le port de Conakry est mieux sécurisé, les longues frontières terrestres avec les pays voisins restent des zones poreuses, souvent difficiles d’accès et moins bien équipées. La contrebande et la fraude via ces zones sont une menace constante, que ce soit pour les produits de consommation ou les produits stratégiques (carburants, or). Le renforcement des brigades mobiles et l’équipement des bureaux frontaliers secondaires est un investissement urgent.
L’Évaluation et la Valeur en Douane : L’utilisation de bases de données de valeurs est efficace, mais la fraude évolue. Les fraudeurs cherchent de nouvelles astuces pour manipuler l’origine, la quantité ou la classification tarifaire des marchandises. La Douane doit investir en permanence dans la formation d’experts en vérification et en fiscalité internationale pour faire face à ces pratiques de plus en plus sophistiquées.
Projections et Perspectives
Les projections ambitieuses pour 2026, avec une forte hausse des recettes douanières, sont basées sur deux hypothèses principales : la poursuite des réformes technologiques et l’augmentation du volume des échanges due à la dynamique de l’investissement (Simandou et autres infrastructures). Pour l’avenir, la DGD doit se concentrer sur le Basculement vers le Post-Dédouanement ; la tendance mondiale est de faciliter le dédouanement (fluidifier le commerce) et de concentrer les efforts de contrôle après le dédouanement (contrôle a posteriori). Cela nécessite de développer une capacité d’audit fiscal douanier et de vérification des registres des entreprises, s’appuyant sur l’analyse de risque. L’Harmonisation Régionale ; la Guinée, même si elle n’est pas membre de l’UEMOA, doit suivre les standards régionaux et internationaux pour faciliter le commerce légal. Le développement de la guérilla administrative contre la fraude ne doit pas nuire à la compétitivité logistique du pays. L’exceptionnelle performance des recettes douanières est le succès le plus éclatant de la Transition en matière de finances publiques. C’est la preuve que « l’État développeur commence par l’État collecteur ». Le défi maintenant est de pérenniser ces gains en les institutionnalisant, pour qu’ils ne soient pas une simple parenthèse liée à un contexte politique particulier, mais le nouveau standard de la gestion publique guinéenne.
Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts










