Si l’on devait choisir un indicateur pour symboliser l’ambition et la détermination du Gouvernement en matière économique, ce serait sans aucun doute l’investissement public. Après des années de sous-investissement chronique qui ont laissé le pays avec un déficit infrastructurel abyssal, la Transition a opéré un virage à 180 degrés, faisant de la hausse des investissements publics le pilier central de sa stratégie de légitimité et de développement. Cette politique culmine avec une projection d’augmentation spectaculaire de l’investissement, avec un chiffre ambitieux de +29,9% en 2025. Cette expansion n’est pas qu’une statistique ; c’est un choix politique, un pari sur l’avenir, et le principal moteur de la trajectoire de croissance attendue. Mon rôle est d’analyser la portée de cette augmentation, de détailler les secteurs prioritaires, d’évaluer l’impact macroéconomique attendu, et, surtout, de soulever les risques majeurs liés à la dépendance à l’endettement externe qui finance cet élan.

I)-L’Explosion des Investissements : Signe de Volonté Politique

L’augmentation projetée de 29,9% des investissements publics en 2025 n’est pas un ajustement mineur, c’est une véritable explosion budgétaire dans cette ligne de dépense. Elle s’inscrit dans une tendance haussière initiée dès 2022. Ce bond est le résultat d’une philosophie que j’ai observée : l’État doit jouer son rôle de moteur de développement et ne pas attendre que le secteur privé, affaibli par le manque d’énergie et de transport, prenne le relais.

Pourquoi une telle accélération ?

1)-Légitimité par les Résultats : Comme je l’ai mentionné précédemment, la Transition cherche à gagner en légitimité par des réalisations rapides et visibles. Une route asphaltée, un accès à l’électricité, un nouveau pont, sont des preuves tangibles de l’action publique qui parlent directement au citoyen.

2)-Rattrapage Structurel : La Guinée part de très loin. Le stock de capital public (routes, réseaux) est fortement dégradé et insuffisant. Les investissements massifs sont jugés nécessaires pour lever les contraintes majeures à la croissance que sont l’énergie et le transport.

Mon expérience me dit que cette politique est un pari sur la « loi des rendements croissants » : chaque franc investi dans une infrastructure de base a un rendement économique démultiplié en termes de réduction des coûts pour les entreprises, d’accès aux marchés pour les agriculteurs, et de gain de temps pour les ménages.

Les Infrastructures Prioritaires : Le Triptyque M.E.R.

L’analyse de la répartition de ces investissements révèle une concentration claire sur un triptyque sectoriel : Minier, Énergétique, et Routier (MER). C’est dans ces trois domaines que l’État a concentré ses efforts, car ce sont les leviers jugés essentiels pour le décollage économique.

1)-Rôle des Projets Miniers Structurants (Simandou) 

Les investissements publics dans le secteur minier ne sont pas uniquement l’apanage des multinationales. L’État guinéen, à travers ses participations et ses obligations, doit financer ses propres engagements dans les infrastructures associées aux grands projets.

Infrastructures de Contenu Local : L’État est impliqué dans le financement des infrastructures de Contenu Local, notamment ferroviaire et portuaire, associées à l’exploitation du fer de Simandou. Ce sont des montants considérables qui grèvent le budget mais qui sont considérés comme des actifs stratégiques nationaux (propriété de l’État guinéen) qui serviront bien au-delà de la durée de vie du gisement.

2)-Attraction des IDE : L’investissement public dans la mise en place de zones d’activité ou de l’électrification des sites miniers rend le pays plus attractif pour les investisseurs étrangers, créant un cercle vertueux entre l’investissement public et l’investissement privé.

L’Énergie : Le Cœur de la Problématique 

L’énergie est le talon d’Achille de l’économie guinéenne. Les coupures récurrentes paralysent l’industrie, le commerce et la vie quotidienne. L’État a donc massivement investi dans :

1)-Achèvement des Barrages Hydroélectriques : La finalisation de grands projets hydroélectriques (ou la réhabilitation de l’existant) est une priorité pour augmenter la capacité de production nationale et réduire la dépendance coûteuse aux centrales thermiques (qui nécessitent l’importation de carburant, alimentant l’inflation et les subventions).

2)-Réseaux de Transport et de Distribution : Produire de l’électricité ne suffit pas. Il faut des lignes de haute tension fiables pour la transporter et des réseaux de distribution solides pour éviter les pertes techniques et la fraude (pertes non techniques). Une grande partie des fonds d’investissement est allouée au renforcement et à la modernisation du réseau d’EDG.

Les Projets Routiers : Connecter l’Économie

Le maillage routier est essentiel pour l’intégration économique du pays et pour l’acheminement des produits agricoles vers les centres urbains.

1)-Désenclavement des Zones Agricoles : L’investissement dans les routes rurales et les pistes de desserte agricole est crucial pour soutenir la diversification économique et réduire la dépendance alimentaire. Le manque de routes praticables est le facteur le plus pénalisant pour l’agriculture guinéenne.

2)-Axe Conakry-Intérieur : L’amélioration des grands axes reliant la capitale aux régions minières et agricoles est vitale pour la fluidité du commerce et la réduction des coûts logistiques, ce qui se traduit directement par une baisse des prix pour le consommateur final.

II)-Évaluation de l’Impact Macroéconomique Attendu

L’expansion des investissements publics n’est pas une fin en soi ; elle doit générer un impact macroéconomique positif et durable pour être justifiée.

1)-Effet de Multiplicateur à Court Terme

Stimulation de l’Emploi et du Revenu : À court terme, les chantiers génèrent des emplois (même temporaires) et augmentent la demande agrégée. Les entreprises du BTP et les fournisseurs locaux bénéficient de cette injection de liquidités.

2)-Croissance du PIB (Demande) : L’investissement public augmente directement la demande globale, contribuant ainsi aux taux de croissance élevés observés sur la période.

Effet Structurel à Long Terme

1)-Compétitivité et Productivité : Le rôle le plus important des investissements est de réduire les coûts de transaction et d’augmenter la productivité marginale du capital privé. Quand une entreprise accède à l’électricité 24h/24 et utilise une route de bonne qualité, ses coûts de production chutent, la rendant plus compétitive. Cela doit entraîner une augmentation de l’investissement privé.

2)-Diversification Économique : En ciblant le désenclavement et l’énergie, l’État donne les outils nécessaires aux secteurs non-minières (agriculture, petite industrie) pour se développer. C’est l’espoir que l’investissement public serve de passerelle entre la richesse minière et la richesse productive nationale.

L’économiste Keynes disait : « Quand la dépense publique comble l’insuffisance de la demande privée, elle a un effet multiplicateur ». En Guinée, il ne s’agit pas seulement de combler une demande, mais de créer les conditions de l’offre par le biais d’infrastructures de base essentielles.

III)-Les Risques de Dépendance à l’Endettement Externe : Le Point Critique

L’ambition d’investissement s’est heurtée à la rigidité des dépenses obligatoires. La conséquence directe est que l’État a dû massivement recourir à l’endettement, en particulier l’endettement externe, pour financer ses projets. C’est ici que le pari du CNRD devient le plus risqué.

1)-Augmentation de la Dette et du Service de la Dette : Financer une expansion de +29,9% par des recettes courantes insuffisantes (rappelons que 71% sont absorbés par les charges fixes) entraîne une augmentation significative du stock de dette. Ceci alourdit le service de la dette (intérêts) et crée une boucle de rétroaction négative : plus on emprunte, plus les dépenses obligatoires augmentent (via les intérêts), réduisant d’autant la marge de manœuvre future.

2)-Dépendance aux Bailleurs et au Changement : L’endettement externe expose la Guinée à deux risques :

a) -Risque de Taux de Change : La dette est souvent libellée en devises étrangères (dollars, euros). Une dépréciation future du Franc Guinéen (GNF) augmenterait automatiquement le coût du remboursement.

b) -Conditionnalité des Financements : La dépendance aux prêts externes, même concessionnels, expose le pays aux conditionnalités des institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale), qui peuvent imposer des réformes budgétaires (comme la réduction des subventions) qui entrent en conflit avec les objectifs politiques de la Transition. C’est la perte d’une partie de la souveraineté budgétaire.

Mon conseil ici, tiré de l’observation des pays surendettés, est de toujours évaluer le « risque de liquidité » et le « risque de solvabilité ». La Guinée doit privilégier les financements concessionnels (prêts à très bas taux et longue maturité) et lier chaque dette à un actif productif dont le rendement est garanti de dépasser le coût d’emprunt. Surtout, la transparence des contrats d’emprunt est non négociable pour maintenir la confiance.

Conclusion Stratégique : L’Épée de Damoclès de la Dette

L’expansion des investissements publics sous la Transition est un mouvement nécessaire et audacieux pour combler le retard infrastructurel de la Guinée. En ciblant les secteurs MER, l’État a identifié les bons leviers pour la croissance future.

Cependant, cet élan est soutenu par une épée de Damoclès : la dépendance croissante à l’endettement externe. La réussite de ce pari repose sur deux piliers indissociables :

1)-L’Efficacité de la Dépense : S’assurer que les +29,9% d’investissements se traduisent par des projets de haute qualité livrés à temps et sans surcoût.

2)-La Concrétisation des Recettes Futures : Le plan ne tient que si la manne Simandou arrive comme prévu et que les revenus générés par les infrastructures construites sont suffisants pour rembourser la dette.

Sans une gestion rigoureuse de la dette et une amélioration continue de l’efficacité de la dépense publique, cette expansion, aussi ambitieuse soit-elle, pourrait se transformer en une crise de soutenabilité budgétaire dès la fin de la période de Transition. La prochaine étape de notre analyse portera d’ailleurs sur la gestion des dépenses imprévues, qui viennent compliquer davantage la planification budgétaire.

Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts